James Stewart et le réalisateur Anthony Mann s'éloignent de l'univers du western le temps de ce film spectaculairement anti-écologiste. Les situations, les personnages, et l'imagerie (la taverne où vont boire les travailleurs ressemble fort à un bon vieux saloon...) font toutefois le lien avec les westerns de Mann, bien que l'action se déroule en 1946.
Il faut parler ici du personnage joué par James Stewart. Dans les années 1950, l'acteur s'orientait vers des personnages complexes, qui l'éloignaient des rôles de grand dadais naïf et sympathique qu'il tenait au cours des deux décennies précédentes. Hitchcock et Mann lui offrirent alors des rôles forts qui laissaient nettement apparaître les fêlures, voire la perversité des personnages qu'il incarnait (dans FENETRE SUR COUR, LA CORDE, SUEURS FROIDES, WINCHESTER 73...). THUNDER BAY est un parfait exemple de cette évolution. Le personnage de Stewart n'est en effet pas loin de celui interprété pae Daniel Day Lewis dans THERE WILL BE BLOOD. Comme c'est James Stewart, le spectateur a du mal à ne pas lui accorder toute sa sympathie; cependant, tel qu'il est dépeint dans le film, ce personnage est sans coeur et sans scrupules. Il n'est motivé que par le challenge et l'appât du gain (bien qu'il se défende de ce dernier point au milieu du métrage, faut-il le croire?)... Deux scènes fortes illustrent ce propos. Il faut voir James Stewart défendre ses arguments pro-pétrole, bâtons de dynamite allumés à la main, menaçant la foule de pêcheurs hostiles à la pollution de leur baie; de même, l'apparition quasi-cauchemardesque de James Stewart, ricanant de triomphe sous une pluie d'or noir, donne un sérieux coup de pied à l'image icône américaine de la droiture et des valeurs morales. En même temps, on ne sait trop que penser de lui, ni de quel côté penche le réalisateur. Car le même personnage est aussi un pur héros américain, pragmatique et courageux, se battant seul contre tous avec une indéniable conviction! Les autres personnages, qu'il s'agisse des pêcheurs ou des hommes embarqués dans la quête pérolifère, sont plus mesurés et plus humains.
Sous couvert de grand classicisme, un film ambigu, donc (tant mieux), dont la psychologie du personnage principal est le moteur. Les autres protagonistes de cette aventure sont également bien décrits, et interprétés avec panache par Gilbert Roland, Jay C. Flippen... La mise en scène a toutes les caractéristiques du meilleur cinéma hollywoodien d'alors: dramaturgie solide, couleurs éclatantes, plein écran bien utilisé, scènes d'action efficaces, acteurs parfaitement mis en valeur. Le film est ainsi très plaisant visuellement et passionnant à suivre.
Sur le fond cependant, à vous de voir. Il me semble que Mann ne tranche pas, et que son personnage, qui constitue la parfaite représentation du capitaliste moderne(agressif, conquérant, méprisant et occasionnellement séduisant) soit offert au jugement de chacun, selon ses valeurs personnelles. Héros ou tyran? Dangereux irresponsable ou ambitieux visionnaire? Il vous faudra regarder cet excellent film jusqu'à la fin pour vous faire une idée! Le THERE WILL BE BLOOD des années 1950.
En bonus: petit topo sur le film par un réalisateur de télévision spécialiste d'Anthony Mann.