Les livres sur la Chine d'aujourd'hui, son économie, ses ambitions réelles ou supposées, sont toujours plus nombreux. Il est plus rare qu'un auteur s'intéresse aux chinois. C'est vrai, ceux-là, on allait presque les oublier derrière les réserves de devises, le calcul du PIB et les piles de jouets. Il faut bien pourtant des gens qui travaillent et élèvent leurs enfants pour faire un pays si vaste et si peuplé. Tous ne sont pas de hauts cadres du parti, des policiers ou des dissidents enfermés dans une geôle. Les chinois, que font-ils, et comment en sont-ils arrivés là où ils sont?
L'écrivain Jianying Zha est née à Pékin et elle a vécu aux USA une bonne partie de sa vie d'adulte (elle a publié dans le prestigieux New Yorker). Familière de la Chine urbaine, elle a décidé de dédier ce livre aux trajectoires de ceux qui sont au coeur du changement économique et social, ceux qui font ce changement et le subissent. En une première partie, les entrepreneurs; en une seconde, les intellectuels. A chaque fois, trois portraits nourris de sa propre histoire et de contacts personnels. Ainsi, elle évite la recherche de l'impossible exhaustivité, les fausses généralités. On entre, tout bonnement, dans le concret de la vie.
Son premier exemple, le magnat Zhang Dazhong (« A good tycoon »), en dit long sur ses choix : celui-ci, roi des débrouillards, est passé de la pauvreté à la fortune en fondant une chaîne de magasins à la Darty, mettant à profit les réformes introduites par Deng Xiaoping ; mais l'autre affaire de sa vie est la réhabilitation posthume de sa mère, victime du maoisme. Celui qui lit le livre découvrira l'histoire horrible et poignante de l'origine du premier petit capital du futur multi-millionnaire. Il découvrira aussi cette phrase, que Zhang avait lue dans sa période la moins faste, et qui l'a frappé à jamais : « le degré de son malheur est déterminé par la compréhension qu'on en a ». Astuce, sens des opportunités, conviction partagée que chacun peut désormais faire sa vie, que la misère n'est pas inéluctable et que le champ des possibles est immense : avec Jianying Zha, on voit vite l'essentiel.
Son second portrait est consacré à un célèbre couple de promoteurs immobiliers.
Le troisième portrait est celui d'un ancien « médecin aux pieds nus » (selon l'appellation de l'ère maoiste, où de jeunes diplômés partaient faire profiter de leur savoir les habitants des régions les plus défavorisées). Adulé, puis honni, il s'est réinventé et est devenu un éditeur connu et prospère, en perpétuel déplacement, qui n'a pas renoncé à sa première vocation, soigner. On note, dans tout le livre, l'incidence de la découverte des pays étrangers, de la nouvelle liberté de voyager.
Le passionnant quatrième chapitre est consacré à la très controversée réforme de l'Université Beida (souvent considérée comme la première de Chine) et il est précieux, aussi bien pour la connaissance de la Chine contemporaine que pour celle des tensions qui habitent le monde académique d'aujourd'hui dans le contexte de sa transformation universelle.
Le cinquième portrait (« Ennemi de l'état ») est celui du propre frère de l'auteur, condamné à neuf ans de prison pour avoir participé en 1998 à la fondation d'un parti démocratique. Geste d'un inadapté qui n'a rien à perdre, échec retentissant d'un piètre tacticien politique, ou sublime sacrifice? Jianying Zha consacre de magnifiques pages, émues et lucides, non pas simplement à la narration (comment on passe de garde rouge exalté à dissident résolu) mais à la réflexion morale et à l'analyse, aussi douloureuse qu'intelligente, de la radicalité politique dans l'impasse.
Le dernier portrait est celui d'un écrivain très officiel, Wang Meng.
Couvrant un champ qui risque d'être abandonné aux dogmatiques et aux propagandistes de tous bords, Jianying Zha est aussi précise dans le détail et nuancée dans l'analyse qu'elle est prudente dans ses conclusions et prévisions.