Combien d'exemplaires Scott Walker a-t-il vendu de ce disque ? Quarante-trois ? Vingt-et-un ? Seize ? A vrai dire, tant mieux, l'art n'est pas fait pour tous. Et de tels disques doivent se mériter. Depuis 10 ans qu'il me suit partout, je n'en ai toujours pas fait le tour. D'aucuns s'arrêteront à la première chanson, Farmer In The City, et la feront tourner en boucle pendant des années sans avoir même envie de se risquer au-delà, comme tétanisés par pareille splendeur. Comment les en blâmer ? Ces six minutes sont à pleurer de bonheur et composent un des chefs d'oeuvre les plus fulgurants et les plus immédiats qu'il nous ait jamais été donné d'entendre. Et pour autant, ne pas s'arrêter là, s'aventurer plus loin, forcer l'accès des plages suivantes. Tout n'y est pas aussi évident, c'est vrai. Pièces pour batteries indus, ruptures imprévisibles, mélodies éclatées, parfois inchantables, lyrisme effréné des cordes, de la voix, échos lointains d'Elgar, structures flottantes, textes opaques... Voilà qui ne s'embrasse certes pas à la première écoute. Mais voilà qui est aussi appelé à grandir en vous, à se développer en vous, à faire progressivement partie de vous et finalement à vivre en vous, avec vous. Rien à voir avec le dernier Jennifer, donc. Sans aucun doute l'opus magnum de Scott Walker, et l'une des trois ou quatre collections de "chansons" de ces dix dernières années. On ne revient jamais d'un tel disque.