Ce disque impressionna beaucoup à sa sortie, fin 93 : un orchestre sans âge, un songwriter à la voix grave, un menu plus que copieux (21 titres !) , une pochette sublime, et un disque qui semblait inviter l'auditeur à un voyage au bout de la nuit : il est beaucoup question ici d'épanchements nocturnes, d'ivresse, de perdition, de solitude ... et dans ce périple improbable, on croise les fantômes de Scott Walker (une influence évidente), de Nick Cave (pour qui les Tindersticks ouvraient en concert cette année-là), de Tom Waits (mais un Tom Waits naturalisé au whisky de la grande Albion) ... on s'aventure dans les bas-fonds de la pop, mais on marche sur du velours, on frôle parfois le caniveau mais sans jamais y tomber, et on finit même par tutoyer la lune : rarement, musique pop se sera imposée avec autant d'évidence : outre des chansons ciselées au cordeau, on frissonne devant l'habillage : un orgue chancelant dialogue autour du zinc avec un violon lyrique, une guitare flamenco allume des désirs dans la nuit (« Her »), une trompette (tenue par l'arrangeur Terry Edwards) vient zébrer de lumières une partition plutôt sombre (« Marbles »), des grondements de cuivres et de vents menacent à tout instant de faire chavirer l'ensemble (« Jism », extraordinaire) : mais Steward Sticks, le leader monomaniaque de cette expédition, maintient le cap toujours vers son but : le petit matin, la lumière enfin avec « The Not Knowing », touche finale de cet album définitif et rédempteur, « beau comme le tremblement des mains dans l'alcool » pour citer Lautréamont. Le jury du prestigieux Mercury Prize anglais ne s'y trompa pas en lui décernant la palme de l'album de l'année 1993.
NB : Les bonus présents sur le second disque sont des démos d'époque impressionnantes : même décharnées, les chansons conservent une émotion à fleur de peau. Une sélection qui montre aussi le formidable travail de l'orchestre sur ces morceaux, en particulier de la part de l'arrangeur et trompettiste Terry Edwards.