"Tintin au pays de l'or noir" connut de nombreux avatars avant de prendre la forme qu'on lui connaît aujourd'hui. Commencé juste avant la guerre - l'ambiance de la "drôle de guerre" se retrouve dans la première partie de l'album -, il fut délaissé par Hergé pour être repris bien plus tard et paraître en 1950. En conséquence, Hergé dut modifier le scénario afin d'y inclure - tant bien que mal - des personnages apparus entre temps comme le Capitaine Haddock et le Professeur Tournesol.
Mais l'épisode le plus malheureux est bien entendu la "modernisation" qu'Hergé consentit à faire subir à cet album sous la pression de son éditeur anglais. "Tintin au pays de l'or noir" allait subir un sort pire que celui de "L'île noire" : en effet, si l'on peut déplorer l'affadissement de ce dernier suite à l'orgie de détails et à la modernisation intempestive (et anachronique, vu la place de l'album dans la chronologie tintinesque), c'est toute la contextualisation géopolitique que l'on perd avec la nouvelle version de "L'or noir". Exit la lutte entre Juifs et Arabes dans la Palestine des années 40 sous mandat britannique, exit les références à l'Irgoun, etc. Dans "L'or noir" ancienne version, on comprend que le Khemed est une Jordanie avec du pétrole (l'identification est encore plus évidente dans "Coke en Stock" puisqu'on y voit le site de Petra). La nouvelle version anéantit totalement le lien entre l'oeuvre et l'actualité, une spécialité d'Hergé depuis "Le Lotus bleu" et "L'oreille cassée".
Pourtant, il s'agit d'un excellent album, particulièrement drôle puisque les Dupondt y franchissent le mur du çon tandis qu'on y découvre deux des personnages secondaires les plus géniaux : l'émir Ben Kalish Ezab et son fils, le "turbulent" Abdallah. Un must (comme la plupart des Tintin...), mais à lire et acquérir de préférence dans son édition non remaniée.