Alela Diane Menig ne s’y attendait pas. En fait, personne ne s’attendait au succès (et surtout dans l’Hexagone) de cet album –
The Pirate’s Gospel – tout d’abord auto-produit et peint à la main dans le studio de Papa.
Aujourd’hui, la donne a bigrement évolué pour la Californienne d’adoption, âgée de vingt-six ans, et qui nage en pleine quadrature du cercle : comment celle qu’on a comparé à un croisement entre Dusty Springfield et Kristin Hersch (chanteuse de The Throwing Muses) allait-elle conserver la fraîcheur acide, la spontanéité, la sérénité solaire de ses enregistrements initiaux ? Manifestement, l’inquiétude reste une affaire de journalistes : même si un quart de siècle a été nécessaire pour l’enregistrement de son premier album, même si
To Be Still a été conçu entre deux tournées (en particulier européennes) de 2007 à 2008, les bagages toujours faits en transit entre Nevada City et Portland, même si on ne séduit jamais par la surprise le même public à deux reprises, la jeune chanteuse fait ici montre plus que de talent (on était déjà informé), mais bien d’une rare intelligence.
Tournant la page d’un dépouillement extrême de son histoire de
pirate, elle fait donc une incursion chez le luthier, en ramenant mandoline et violons, comme autant de couleurs complétant son nuancier. Et elle insiste (la jeune femme a du caractère) pour que quelques percussions viennent ponctuer certains de ses refrains. Certes, et comme précédemment, Diane ne s’embarque pas seule dans le périple : le fidèle Matt Bauer a de nouveau répondu présent à l’appel, à l’instar d’Alina Hardin, timide fille du Nevada, Mariee Sioux (fée jumelle de la musique folk), ou du batteur Otto Hauser (en congé de Vetiver). Et comme on a le sens de la famille et des racines chez les Menig, on peut également croiser un professeur de violon d’Alela petite fille, ou un ami du père, par ailleurs technicien distingué et pointilliste de la steel guitar.
Les onze chansons de l’album (toutes compositions originales, même si on y retrouve quelques partitions, parfaitement réorchestrées, qu’on avait déjà pu entendre dans le EP
Songs Whistled Through White Teeth – un vers extrait de la chanson
« Lady Divine » -, aujourd’hui épuisé) permettent de plus de retrouver le charme ineffable de l’artiste : dans des nuages de dulcimer et banjo,
« Tainted Lace » déroule ses vagues oniriques, alors que
« Age Old Blue » (duettisé en compagnie du chanteur sexagénaire Michael Hurley, sorti de son Orégon pour quelques refrains du fond des âges), s’inscrit à parité avec les plus belles plages jamais gravées par Joan Baez ou Judy Collins. Et
« The Ocean », avec son tambour-basse et une flûte des Andes mélancolique, permet au chant d’atteindre des altitudes insoupçonnées.
In fine,
To Be Still confirme qu’Alela Diane, qui n’a pas été mangée par les petits cochons du commerce, a parfaitement su gérer la pression, le temps qui passe, et les exigences faites à une jeune chanteuse en développement (comme disent froidement les têtes de gondole). Partant, cet album constitue un nouveau triomphe humble, mais éclatant, de l’Américaine.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story