On avait déjà franchement adoré les coups de boutoir existentiels, au son revêche et moite, présents dans ses premiers disques (« Dry », « Rid Of Me »).
Mais il me semble que « To Bring You My Love » a apporté une saveur considérable à l'oeuvre de PJ Harvey pour nous y en faire succomber davantage.
Outre un accompagnement musical plus riche, plus ample et plus varié (avec de nombreux bruits étranges, dispersés au fil des morceaux), c'est surtout le travail de la voix de Polly qui déconcerte ici. Voix qu'elle exerce avec panache et témérité (rappelant toujours et encore Patti Smith), qu'elle maîtrise avec une désarmante facilité, et proposant une variété de styles considérable : on passe ainsi du quasi chuchotement (« Working for the Man ») au hurlement presqu'animal (les cris orgasmiques de « Long Snake Moan »). Mais la voix est aussi rauque et grave, presqu'étouffée (« I Think I'm a Mother »), implorante (« C'mon Billy ») ou mystérieuse (« Down by the Water »). Tout cela mis au service d'une palette d'émotions tout aussi nombreuses et souvent radicales, de la douceur sensuelle au dégoût irritant, hargne et blessure toutes exposées.
« To Bring You My Love » voit PJ Harvey transformée en tragédienne de sa propre pièce de théâtre aux allures de messe noire envoûtante, dont les actes narrent avec une précision de scalpel l'expression de l'amour affamé et inconditionnel, en faisant sortir aussi bien la bête sauvage qui est en elle que l'enfant désespéré. Il y a du charme dans ce disque, de la classe, de la sensibilité, de la rage et de la bestialité. C'est terriblement organique, suave, sensuel - mais jamais glamour.
Et puis, il y a des perles : le blues déchirant de « To Bring You My Love » annonce très tôt les deux morceaux intouchables du disque : « Send His Love To Me » et son ambiance baroque, et surtout « The Dancer », ballade langoureuse ensorcelante, contrastant musicalement avec la voix de lionne rugissante de cette femme fatale.