Depuis l'adaptation pour le cinéma du Seigneur des Anneaux, le public français a vu de nombreux ouvrages sur Tolkien. A juste titre, cet auteur bien connu dans le monde anglo-saxon, reste largement à découvrir en France, du moins dans toute la dimension d'une oeuvre qu'il convient de ne pas réduire à la simple confrontation entre des Hobbits et des dragons !
Charles Ridoux est médiéviste, spécialiste du roman arthurien. Son livre s'adresse en priorité à ceux qui sont déjà familiers avec la Terre du Milieu mais la clarté des propos fait que ce livre s'adresse à tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin au cycle mythologique du professeur Tolkien.
On y retrouve des thématiques déjà pointées ailleurs comme le rejet de toute volonté de puissance de type "Nietzchéenne", la claire conscience d'un ordre du monde et la lucide appréhension de sa fragilité ; la menace de l'éclatement et de la dissolution dans un désordre chaotique ; la restauration de toutes choses.
L'auteur analyse longuement la thématique du Mal et la critique de la modernité, si indissolublement liés chez Tolkien que tout le système social de la Terre du Milieu en est imprégné. Par exemple, JRR Tolkien a déterminé une graduation des êtres créés dont le rapport au Bien est dépendant de la manière dont ils partagent la lumière du créateur initial. Cette vision cohérente, simple, rigoureuse, simple, souple et très variée dans ses détails, n'est que la conception globale véhiculée par touts les grandes traditions dans le monde, à toutes époques et sur tous les continents, et dont seule s'écarte la conception du monde moderne érigée depuis le XVIIIème siècle sur le paradigme d'un progrès aboutissant au "désenchantement du monde" (Cf. à ce propos
Pour le réenchantement du monde. Une introduction à ChestertonUn des traits qui différencie les sociétés traditionnelles du monde moderne est la cohérence globale des premières, fondées sur le symbolisme et l'analogie, tandis que les secondes séparent tous les domaines et se trouvent privées de principe organisateur. Il en découle une conséquence très sensible : l'homme des sociétés traditionnelles vit dans un monde qui a un sens ; l'homme moderne baigne dans le sentiment d'absurdité et ne sait que faire de lui-même dans un univers désenchanté.
Le Mal, chez Tolkien, est exprimé en termes de combat entre l'ombre et la lumière, séparant ce qui est de ce qui n'est pas. Influence de Leibniz, certes, mais plus encore de l'Evangile. En effet, si la notion de liberté des créatures est essentielle, Tolkien estime que le Bien à l'entendement du Mal et que le Créateur est suffisament puissant pour tirer de ce Mal lui-même un plus grand bien. Belle remise au goût du jour de la traditionnelle "felix culpa" de la Tradition chrétienne.
L'intérêt du livre de Charles Ridoux repose également sur l'analyse faite de la mythologie de Tolkien par rapport à l'histoire littéraire européenne. Profondément imprégné de la culture médiévale de notre continent, Tolkien a repris dans son oeuvre une grande partie des thématiques légendaires. Ainsi, la restauration du Gondor s'inscrirait dans tout un courant légendaire qui s'organise autour d'un roi caché et se combine souvent avec celui du monarque universel supposé se manifester à la fin des temps.
Inspiration sans doute jusque dans la manière d'écrire car le professeur Tolkien a laissé à ses successeurs un puzzle textuel que son fils même qualifie d'effrayant ! Son originalité est d'avoir voulu garder toutes les traditions littéraire et cela a donné un incroyable entrelacs. Etonnant que cette mythologie s'adresse à un monde qui a faite "table rase du passé" et qui a tourné le dos aussi bien à l'Olympe qu'au Golgotha.
Charles Ridoux voit en Tolkien la possibilité de créer un pont entre ce monde en rupture et le monde des traditions millénaires européennes dont il effectue la synthèse à la lumière de l'Evangile. En quelque sorte, voici un médiéviste appelant la renaissance !