Tony Chu est un enquêteur de la police de Philadelphie, il a la particularité d'être cibopathe. C'est quoi cibopathe ? C'est un mot inventé par John Layman (le scénariste). Ça veut dire que chaque fois que Chu mange quelque chose cela lui provoque des flashs visuels ayant trait à ce qu'il vient d'ingérer (sauf pour les betteraves qu'il peut manger sans crainte de savoir où elles ont poussé et qui les a récoltées). La première scène montre la préparation d'une soupe au poulet dans un restaurant. Le cuisinier se coupe et quelques gouttes de sang tombent dans le faitout. Pendant ce temps là, Chu et John Colby (son partenaire) sont en train de passer commande dans un établissement de restauration rapide. Ils sont en planque devant un magasin qui sert de couverture pour de la vente illégale de poulet. Dans ce monde, la grippe aviaire a eu pour conséquence de rendre toute consommation de poulet illégale. Chu a la désagréable surprise de constater que Chow Chu (son propre frère, ex-animateur d'une émission culinaire télévisée) en est client. Malheureusement ils ne peuvent mener leur enquête à son terme du fait de l'intervention de Mason Savoy, un agent de la Food and Drug Administration (FDA). Après une intervention qui tourne mal, Tony Chu se retrouve muté à la FDA, pour faire équipe avec Savoy. Sa première enquête est de savoir ce qu'il est advenu d'Evan Pepper, un inspecteur des services de l'hygiène qui a disparu.
Ce tome est le premier d'une série débutée en 2009 ; il contient les épisodes 1 à 5. John Layman a choisi de créer une série sur la base d'une trame policière. Pour se distinguer des innombrables séries du même genre, il a pris soin d'intégrer plusieurs éléments originaux, à commencer par les talents extraordinaires de Tony Chu et le caractère illégal de la viande de poulet. Les épisodes suivants recèlent également d'autres surprises qui permettent de créer une ambiance qui sort de l'ordinaire. En particulier, Tony Chu fait la connaissance d'Amelia Mintz, une critique culinaire, elle aussi peu ordinaire. En plus de ces éléments atypiques, Layman emmène sa narration dans une direction éloignée de celle des enquêtes policières. Le lecteur frémit à chaque fois que Tony Chu doit utiliser son don sur des mets de plus en plus immondes. Layman a pris le parti de faire découvrir l'environnement de Chu à la même allure que ce dernier qui prend ses fonctions à la FDA (un environnement qu'il ne connaît pas). Layman choisit des localisations qui sortent de l'ordinaire : les bureaux d'un grand quotidien, plusieurs restaurants et un observatoire spatial (le télescope international de Gardner-Kvashennaya). Enfin, certains détails laissent à penser que Layman a dû servir dans un restaurant ou travailler dans un fastfood car ils respirent le vécu (il faut toujours être poli avec un serveur).
Les illustrations sont réalisées par Rob Guillory qui se charge également de la mise en couleurs. John Layman a fait lui-même le lettrage. Guillory a recours à un style un peu cartoon, avec une simplification des formes qui flirte parfois avec une très légère abstraction. Il a un don remarquable pour donner une silhouette et un visage caractéristiques à chaque personnage. Il est d'ailleurs très agréable de voir qu'il met en scène des individus de morphologies et de corpulences variées. Il utilise parfois des conventions graphiques appartenant aux dessins animés, tels que des giclées de sang peu réalistes ou des petits coeurs pour évoquer la naissance d'un sentiment amoureux entre 2 personnages. Ce style rend la lecture très agréable et dégage un léger parfum de dérision. Il met en oeuvre également quelques trouvailles visuelles qui accentuent l'étrangeté du pouvoir de Chu. La première giclée de souvenirs nés de l'absorption d'aliments repose sur une double page qui prend du temps à déchiffrer et qui évoque la complexité du phénomène et la concentration nécessaire à Chu pour digérer ce transfert d'informations. L'exagération des représentations sert également à transcrire le dégoût du détective lorsqu'il doit ingurgiter des choses peu avenantes pour faire avancer l'enquête.
À la lecture de ce premier tome, je suis resté partagé entre 2 attitudes. D'un coté, voilà une série avec beaucoup d'originalité, une dynamique solide alimentée (sans jeu de mots) par des enquêtes intrigantes, des personnages hauts en couleurs et des lieux inattendus. De l'autre coté, ce premier tome comprend beaucoup d'éléments dont la plus part ne sont que des mises en bouche peu consistantes. Pour commencer, aucun des personnages n'a de vraie personnalité ; chacun est réductible à 2 ou 3 stéréotypes. Il est donc difficile de ressentir quelque chose pour ces individus superficiels. D'un coté, l'idée de jouer avec la nourriture et d'associer l'acte de manger à la mort constitue une provocation dérangeante. De l'autre, cet aspect est pour le moment également sous-développé et l'auteur ne brave que superficiellement cet interdit. D'un coté, Rob Guillory dispose d'un style déjà affirmé qui marie habilement exagérations et sens du détail pertinent. De l'autre, le dosage est parfois à contretemps du scénario.