Cette oeuvre, faute d'avoir initialement trouvé un éditeur, a échappé de peu à la destruction par son auteur. Après un long temps d'attente, elle paraît en 1971, chez l'éditeur hollandais Nijhoff ; elle vient inaugurer une patiente exploration des « chemins du sens » qui donnera lieu à une suite d'aeuvres concernant l'éthique,le foyer de la pensée d'Emmanuel Lévinas résidant essentiellement dans la compréhension des énigmes au voisinage de l'être.
Ce que contient « Totalité et infini », Lévinas le résume dans sa `Préface à l'édition allemande' datée de janvier 1987 et reprise dans « Entre nous » (Grasset, 1991, p. 231-234)
< Par-delà « l'en soi » et le « pour soi » du « dévoilé » (synthèse du savoir, totalité de l'être embrassé par le moi transcendantal, etc.), voici la « nudité » humaine, plus extérieure que le dehors du monde - des paysages, des choses et des intuitions - la « nudité » qui crie son étrangeté au monde, sa solitude, la mort dissimulée dans son être - elle crie dans l'apparaître, la honte de sa misère cachée, elle crie la « mort dans l'âme » ; la nudité humaine m'interpelle - elle interpelle le « moi que je suis » - elle m'interpelle de sa faiblesse, sans protection et sans défense, de nudité ; mais elle m'interpelle aussi d'étrange autorité, impérative et désarmée, parole de Dieu et verbe dans le « visage » humain.
« Visage », déjà langage avant les mots, langage originel du « visage » humain dépouillé de la contenance qu'il se donne - ou qu'il supporte - sans les noms propres, les titres et les genres du monde. Langage originel, déjà demande, déjà comme telle précisément, misère, pour « l'en soi » de l'être, déjà mendicité, mais déjà aussi impératif qui du mortel, qui du prochain, me fait répondre, malgré ma propre mort, message de la difficile sainteté, du sacrifice ; origine de la valeur et du bien, idée de l'ordre humain dans l'ordre donné à l'humain. Langage de l'inaudible, langage de l'inouï, langage du non-dit. Ecriture !
Ordre qui touche le « moi » dans son individualité d'`étant' encore enfermé dans le genre auquel il appartient selon l'être, étant encore interchangeable dans la communauté logique de l'extension du genre, mais déjà réveillé à son unicité d'irremplaçable, ordonné à l'unicité, logiquement indiscernable, de monade, à une unicité d'élu, dans la responsabilité irrécusable qui est amour, en dehors de toute concupiscence, mais amour qui rattache à l'aimé, c'est-à-dire à l'unique au monde.
D'unicité à unicité, transcendance ; en dehors de toute médiation - de toute motivation puisable dans une communauté générique - en dehors de toute parenté préalable et de toute synthèse a priori - amour d'étranger à étranger, meilleur que la fraternité au sein de la fraternité même. Gratuité de la transcendance-à-l'autre interrompant l'être toujours préoccupé de cet être-même et de sa persévérance dans l'être. Interruption absolue de l'onto-logie, mais dans l'un-pour-l'autre de la sainteté, de la proximité, de la socialité, de la paix. Socialité utopique qui commande cependant toute l'humanité en nous et où les Grecs aperçurent l'éthique (...).
Mais dans le discours de « Totalité et infini » n'a pas été oublié le fait mémorable
que, dans la troisième « Méditation de la première philosophie », Descartes rencontrait une pensée, une noèse, qui n'était pas à la mesure de son noème, de son « cogitatum ». Une idée qui donnait au philosophe des « éblouissements » au lieu de se loger dans « l'évidence » de l'intuition. Pensée pensant plus - ou pensant « mieux » - qu'elle ne pensait selon la vérité. Pensée qui répondait aussi avec « adoration » à l'Infini dont elle était la pensée. Pour l'auteur de « Totalité et infini » ce fut là un grand étonnement après la leçon...de son maître Husserl qui se disait lui-même disciple de Descartes ! Il se demanda alors, si à « l'amour-de-la- sagesse », si à l'amour qu'est la philosophie venue des Grecs - n'était chère que la certitude des savoirs investissant l'objet ou la certitude plus grande encore de la réflexion sur ces savoirs ; ou si cette sagesse aimée et attendue des philosophes n'était pas, par-delà la sagesse du connaître, la sagesse de l'amour ou la sagesse en guise d'amour. Philosophie comme amour de l'amour. Sagesse qu'enseigne le « visage » de l'autre homme ! >
Les idées de « Totalité et infini » sont constitutives de la thèse de Lévinas soutenue en Sorbonne, à l'âge de cinquante sept ans ; cette soutenance était faite à l'invitation de Jean Wahl qui déclara : « Nous sommes amenés à juger une thèse sur laquelle on écrira plus tard d'autres thèses ».