Pour bien mesurer la place cruciale qu'occupe "Touchez pas au grisbi" dans la carrière de Jean Gabin, il faut se souvenir du statut qui était le sien quinze ans plus tôt : celui d'acteur le plus populaire de tout le cinéma français... En un mot, il est devenu l'acteur fétiche des plus grands cinéastes de l'époque (Jean Renoir, Marcel Carné, Jean Grémillon, Julien Duvivier...) qui préfèrent retarder le début d'un tournage plutôt que de travailler avec quelqu'un d'autre.
Mais la guerre survient... Gabin part aux Etats Unis, puis en Algérie au sein des Forces Alliées...
Par la suite, sa carrière s'avère problématique. Les temps ont changé, tout comme le goût du public. Des quatres films tournés par Gabin entre la libération et 1949, aucun ne lui permet de retrouver sa place d'avant guerre. Et si ceux du début des années 50 permettent à l'acteur de revenir sur le devant de la scène, on est encore loin des triomphes passés... Jusqu'à ce 1er mars 1954, jour où "TOUCHEZ PAS AU GRISBI" va permettre à Gabin de redevenir l'acteur favori du public français ! un rang qu'il ne quittera plus !
L'HISTOIRE DU FILM : Max-le-menteur (Jean Gabin) et Riton (René Dary) viennent de réussir le coup de leur vie : dérober 50 millions de francs en lingots d'or à l'aéroport d'Orly. Avec ce "grisbi", les deux gangsters comptent bien jouir d'une retraite paisible. Mais Riton commet l'imprudence de se confier à sa jeune maîtresse Josy (Jeanne Moreau), qui s'empresse de révéler l'information à son nouvel amant Angelot (Lino Ventura), un trafiquant de drogue. Ce dernier kidnappe alors le vieux truand et demande comme rançon, le "grisbi" à Max qui cède au chantage afin de faire libérer son complice. Dès lors, s'engage un combat sans merci...
Cinéaste méticuleux et profondément humaniste, Jacques Becker s'apprête à transformer une banale oeuvre de commande en monument du cinéma policier. Il se met donc au travail. Sa première tache consiste à écrire le scénario du livre d'Albert Simonin. Afin de retrouver à l'écran le réalisme qui caractérise le premier polar que vient de publier l'ancien journaliste, Becker demande au romancier de s'atteler avec lui au scénario... et pour s'assurer que les protagonistes parleront vrai, c'est Simonin en personne qui signe les dialogues du film dont certains resteront marquants.
Reste pour Becker à choisir ses interprètes. C'est lui - et non Gabin, comme on l'a souvent lu, qui a remarqué un soir de match, la présence d'un ancien catcheur du nom d'Angelo Borrini, à qui il propose un petit rôle dans le film. Encouragé par Gabin à persévérer, le jeune homme fera ensuite carrière sous le nom de LINO VENTURA ...!
Outre la rencontre des deux monstres sacrés, "Touchez pas au grisbi" marque également le premier rôle d'envergure de Jeanne Moreau. A l'époque, la jeune actrice n'est apparue que dans sept films de moindre importance. Elle est en revanche très connue au théâtre... entrée à 20 ans à la Comédie Française, elle décide quatre ans plus tard de rejoindre la troupe du TNP, alors dominée par la figure de Gérard Philippe... Entre-temps, la jeune actrice a goûté au cinéma mais c'est en associant son nom à celui de Gabin que Jeanne Moreau devient véritablement une actrice qui compte.
Lorsque "Touchez pas au grisbi" sort sur les écrans, le public lui réserve un triomphe avec plus de 4 millions d'entrées ; ce sera le plus grand succès commercial de toute la carrière de Jacques Becker. Cet accueil constitue également une victoire personnelle pour Gabin qui redevient soudain un acteur populaire. Même la critique qui n'a pas toujours été tendre avec son ancienne idole, crie soudain au prodige, toute heureuse de retrouver le Gabin de "Pépé le Moko" ou de "Quai des brumes".
Quoiqu'il en soit, en recevant un prix d'interprétation à Venise pour le rôle de Max, Gabin voit enfin une seconde carrière s'ouvrir à lui...