Il va falloir oublier tout ce qu’on sait sur les chanteuses québecoises : le syndrôme Céline Dion, grosse puissance vocale et petites ambitions artistiques. Ariane Moffatt, qui arrive avec un troisième album, est d’une autre trempe. Non pas qu’elle soit limitée vocalement, bien au contraire, son organe est d’ailleurs servi par une production précise et idéale, qui lui permet d’être tour à tour aguicheuse, petite fille ou femme sauvage.
Une voix captivante, qui semble s’amuser avec la versatilité instrumentale que s’autorise l’artiste, car l’univers d’Ariane Moffatt est varié, qui passe d’un beat electro
(« La fille de l’iceberg ») à une ambiance de cabaret
(« Briser un cœur »). Une chanson comme
« Je veux tout », intensément addictive, démarre sur un léger beat electro, tel qu’on en rencontre fréquemment dans cet album, puis vire vers un reggae pop anodin d’apparence, qui se transmute en gabegie bastringue sans prévenir.
Elle se permet tout, des boîtes à musique, des grands orchestres classiques, des choeurs qui font « shuba doo ba », on est à chaque fois surpris, dans le sens où l’on sursaute, devant la liberté et l’aisance de ces arrangements décomplexés, qui habillent des chansons du coup rendues très brillantes. Un titre comme
« Jeudi, 17 mai » est un vrai hymne electro, car cette inclassable réussit à passer de la chanson bobo tendance nouvelle scène actuelle (comme on en a pléthore chez nous), à des manifestes post-techno comme
« Tous les sens », qui font passer les tentatives des très surestimées Yelle ou Emilie Simon pour des coloriages technologiques de maternelle.
Maniant sampler et filtres en tout genres, Ariane Moffatt n’est jamais ridicule, quand elle s’aventure sur ces chemins d’ordinaire réservés à des jeunes gens modernes et encensés par la hype. En dépit de quelques moments plus conventionnels (l’émotif mais prévisible
« Perséides »), Tous les sens est un kaléidoscope de couleurs musicales affranchies, mené par une voix sensuelle, qui duettise avec Yael Naim sur
« Never (Let Me Go) » en pas de deux vocal façon tango mutant. Jamais à court d’un pied de nez, elle termine l’aventure sur une version acoustique et dépouillée de
« Je veux tout », rebaptisé
« Mba a Bhécfé », décoré de percussion Africaines qui lui vont tout aussi bien au teint que les manipulations électroniques.
Définitivement plus proche de la Camille du
Fil que des tombereaux de beugleuses de variété à accent, Ariane Moffatt apporte de la fraîcheur instantanée à la chanson francophone.
Jean-Eric Perrin - Copyright 2013 Music Story