Christian Rouaud est un vrai cinéaste. Documentariste, oui, engagé sans doute, mais un cinéaste avant toute chose. Cela peut sembler une entrée en matière au mieux étrange, au pire un peu stupide, mais il ne va hélas pas toujours de soi que le cinéma documentaire, s'il est tributaire de ce qu'il peut capter du réel à un moment donné (ou du matériel d'archives), soit considéré comme étant aussi - voire avant tout - affaire de regard et d'un véritable travail sur le réel.
Cet ancien prof ayant quitté l'Education nationale à 45 ans et qui dit qu'il est ensuite devenu "saltimbanque" réalise depuis des documentaires, dont les derniers en particulier sont très précieux et montrent que son regard est particulièrement aigu et chaleureux.
Les Lip, l'imagination au pouvoir, qui retrace brillamment une des luttes ouvrières emblématiques des années 70, l'a conduit très naturellement vers le conflit du Larzac. Rouaud explique dans l'entretien livré en supplément qu'il avait prévu une séquence consacrée au Larzac dans "Les Lip" et qu'il a été obligé de la couper pour des raisons de durée. Ce qui est peu à peu devenu une évidence - qu'un film sur le Larzac serait le pendant à son film précédent - fait qu'il est allé voir sur place s'il pouvait trouver les témoins requis : il dit ne pas avoir "été déçu du voyage".
Et on le comprend. Quelles belles personnes il est allé écouter et regarder! "Mon militantisme, c'est de faire aimer ces gens-là", assure-t-il. Comme le dit Bertrand Tavernier dans le texte qu'il a écrit pour la préface au film, on sent que la caméra, et ceux qui sont derrière évidemment, sont immédiatement tombés amoureux de ces protagonistes. Je ne connaissais quant à moi pas toute l'histoire en détail, étais trop jeune pour la suivre à l'époque, et n'en connaissais que les quelques articles rétrospectifs que j'avais pu lire il y a quelques années. Je ne me prononcerais donc en aucun cas sur la véracité de chaque détail. Mais il me semble évident que si le point de vue du film peut tout naturellement être discuté, l'honnêteté de son point de vue, elle, n'est pas douteuse. Rouaud explique que les "acteurs" (de la lutte, et de son film) sont "beaux intérieurement" et que pour cette raison il souhaitait qu'ils soient "beaux tout court" à l'image. Il est de leur côté, c'est sûr et c'est tant mieux, mais si son film est si réussi, c'est parce qu'il a su créer un récit cinématographique exemplaire.
Le cinéaste est très conscient que "la mémoire enjolive" et qu'il y avait même des exemples d'auto-satisfaction ou de triomphalisme, mais au montage il a été très attentif à ne pas y céder, en soulignant bien les contradictions et difficultés diverses et variées. Il explique que les personnes qu'il a rencontrées sont modestes, parfois même proches de la contrition, ce qui se constate effectivement à la vue des témoignages, mais qu'il a soigneusement évité le sentimentalisme. Ce n'est pas que son film ne soit pas émouvant, il l'est ô combien. Mais il est vrai que l'émotion naît du naturel et de la sobriété des témoignages, de la beauté des paysages, des blocs de mémoire que sont les images d'archives, du côté prenant du récit, bref d'une façon consommée de faire du cinéma - Rouaud parle lui-même beaucoup des éléments de western dans l'histoire, et le fait qu'il a revu beaucoup de westerns avant de tourner! Le réel a ses contraintes, et il les respecte autant que faire se peut, mais son récit est fortement dramatisé et structuré, et les "acteurs" parmi les plus formidablement naturels que l'on puisse voir (et à la langue savoureuse, ce qui est essentiel). Si le documentaire, c'est "le rapport immédiat au monde", comme le rappelle Rouaud, il est trop intelligent pour ne pas savoir que celui-ci est reconstruit. Ce qu'il fait, admirablement.
EDITION DVD AD VITAM
Si le film est une très belle réussite, le dvd ne l'est pas moins. Tous les documentaires devraient donner lieu à des éditions de ce type, c'est-à-dire proposant des éclairages multiples et des chutes - la plupart des documentaristes filment énormément de matériel, et sont souvent obligés de couper des séquences à grand regret.
2 disques, le premier comprenant le film (belle copie, son 2.0 ou 5.1, avec des sous-titres optionnels pour malentendants), la préface avec le très beau texte de Tavernier, et un making-of aussi sympathique qu'anecdotique (27').
Le 2ème disque, consacré intégralement aux suppléments, est très substantiel :
- "Après la lutte" = 1h05 d'entretien avec les protagonistes, réunis, qui parlent de la forme que les luttes ont prises depuis, du syndicalisme agricole aux luttes contre les OGM, le gaz de schiste, etc.
- Entretien avec Christian Rouaud (45'), passionnant en tout point et montrant à quel point Rouaud sait et aime ce qu'il fait
- Séquences commentées par Rouaud (7'), extension de l'entretien en cela qu'il explicite des choix de mise en scène sur certaines scènes
- Scènes coupées (38'), complément indispensable. Même si on aurait évidemment préféré qu'elles soient montées et avoir une version longue du documentaire, elles viennent éclairer et/ou détailler certains points (ex. le tribunal de Millau, qui était devenu "leur deuxième demeure", et le lâcher de brebis dans le tribunal)
- Affiches commentées (22'), excellente idée que faire choisir et commenter des affiches d'époque par chacun des protagonistes
CONSEILS
Ne laissez pas passer cet exceptionnel documentaire, ainsi que le précédent de Rouaud, tout aussi réussi, sur
Les Lip, l'imagination au pouvoir.
Il y a deux-trois ans, un très remarquable documentaire a été consacré par Dominique Marchais aux grandes évolutions et à l'état de l'agriculture aujourd'hui. J'ai regretté que ce très beau film n'ait pas été assez vu. Ne le laissez pas passer non plus, d'autant que lui aussi bénéficie d'une édition dvd fort bien conçue :
Le temps des grâces.