Ce livre est à la fois une autobiographie, une sorte de testament et aussi, encore et toujours, un manifeste.
Le livre semble commencer de façon réaliste : l'auteur cite Jean-Claude Carrière pour qui le mythe rousseauiste ne fonctionne pas, ce qui entraîne la nécessité de fixer aux hommes des limites et des contraintes. Hélas, très vite, il apparaît que le non-respect de ces règles par une minorité, comme celle des enseignants, peut être "justifié" si elle juge que ces contraintes manquent de "légitimité", comme si notre Démocratie actuelle, toute imparfaite qu'elle soit, ne valait pas mieux que le régime de Vichy avec ses lois d'exception... On vivrait encore au temps du Conseil National de la Résistance "parce que ses valeurs sont aujourd'hui en danger" ! Est-ce que cela veut vraiment dire qu'une minorité -qu'elle soit sociologique, politique ou religieuse- est en droit de décider de ce qui est légitime ou non, et donc de ne pas se plier aux lois établies par la majorité démocratique et ceci tant que nous ne disposerons pas d'une Démocratie "Idéale" acceptée par tous ? où sont les vraies limites ? et qui peut "légitimement" les fixer ?
Sur cela vient se greffer la nécessité d'un combat écologique dans lequel les camps sont bien délimités : "dans le conflit entre la nature et l'homme, nous savons qui est le coupable"... L'homme évidemment ! L'homme ! L'homme coupable de ce que Pascal Bruckner appelle le "nouveau péché originel" ! Et cela va encore plus loin quand l'auteur cite le philosophe Sloterdijk : "Humains et non-humains forment une nouvelle assemblée mondiale pour laquelle il faut trouver une constitution"... Une constitution "universelle", évidemment !
Et la science et le progrès ? La science est de toute évidence bien trop dangereuse pour la confier aux seuls scientifiques ! Au scientifique Il faut absolument associer non seulement le politique, ce qui semble évident, mais aussi "le poète, le philosophe et le moraliste". Est-ce à dire qu'il faudrait créer une nouvelle organisation, universelle, elle aussi, comme l'Unicef ou l'Unesco, genre "Conseil Mondial de la Morale Scientifique"? Quand on a été haut fonctionnaire cela doit être difficile de se refaire ! Celà génèrera au moins des postes à pourvoir pour les "think tanks"...
Quant à la philosophie, elle n'est que "renoncement à l'action"... La "sagesse" est dépassée, et "se réfugier dans la sagesse, ce n'est pas transformer le monde". Ce qui importe c'est "une vie humaine vécue dans sa plénitude", mais qui peut dire ou penser le contraire de cette évidence ? Pour l'auteur, qui le disait déjà dans "Indignez-vous", l'important c'est de créer, donc de résister : "Créer, c'est résister. Résister, c'est créer". "Créer" que l'on doit donc certainement comprendre ici plus comme un "créer contre" que comme un "créer pour"...
Il faut donc résister..."Refuser l'inacceptable, c'est évidemment refuser le monde tel qu'il est". Il n'y a pas de compromis pour Mr Hessel, il n'y a que du blanc ou du noir, et de citer Camus : "s'il y avait quelque chose à conserver dans notre monde, je serais conservateur". Et un peu plus loin d'ajouter "C'est notre vie entière qu'il faut changer. Et toutes ces réformes, y compris celle de l'éducation et de la pensée, sont interconnectées, intersolidaires - elles doivent toutes se mener de front...". La réforme de la pensée par l'éducation ? Cela peut faire froid dans le dos quand on y réfléchit ! Ce genre de rêve peut très vite virer au cauchemar. L'Utopie est peu dangereuse et encore contrôlable tant qu'elle ne prend pas le pouvoir...
Il y a peu de chances que l'auteur, qui écrit "Je suis de ceux qui peuvent apparaître comme des rêveurs éloignés du monde réel...", puisse arriver à effacer, avec ce livre, cette impression générale de flou utopique, même après l'avoir généreusement étayé d'apports plus ou moins disparates, fruits de ses "rencontres merveilleuses" avec des personnages comme Régis Debray, Cohn-Bendit, Michel Rocard, Peter Sloterdijk, Jean-Paul Dollé, Jean-Claude Carrière, Edgar Morin ou Laure Adler. Mais finalement peu importe ! ce livre va certainement plaire car c'est justement ce type de "consistance émotionnelle" qui semble correspondre à l'attente du grand public.