Un grand coup de chapeau à Omnibus qui édite cette intégrale de Maigret. Nul plus que Simenon n'a su,en si peu de mots, établir un climat aussi bien physique (on sent littéralement la bruine froide, le soleil étouffant, les brumes du fleuve, les bouffées odorantes du printemps, le goût du blanc sec, des grogs, des vins chauds, de la prunelle d'Alsace-chaque enquête a son odeur alcoolisée)que psychologique (Maigret, cet exceptionnel "médium", qui sent le climat d'une enquête comme la truffe du chien de chasse sent la trace du gibier), nouer une intrigue romanesque sur fond de meurtre et donner une telle densité aux sentiments humains les plus passionnels (l'amour fou, la haine, l'ambition sociale..) le tout cuit et recuit dans les raidissements d'appartenance sociale (sa description des milieux mondains, petits-bourgeois, paysans ou marins est extraordinaire de dureté, de précision et de sécheresse).
Face à ces êtres souvent médiocres,n'inspirant que peu de compassion, il y a le formidable Maigret, sorte de "tamiseur d'âmes" dont la force réside en la compréhension des ressorts internes qui mobilisent ces tristes acteurs sur la scène du crime. Maigret, le seul capable de compréhension, de compassion, d'attention pour ce que la vie, dans ce qu'elle a de plus misérable, réserve à des victimes désignées par avance, le seul capable de saisir ce que les envies, les jalousies et les aigreurs inspirent de bassesse, de machinations et de coups bas à des individus peu reluisants, le seul capable de dénouer l'incompréhensible, Maigret ou le Destin personnifié.
Ce premier tome contient quatre très grands Maigret : Le charretier de la Providence, Monsieur Gallet décedé (dont la puissance naturaliste le hisse au niveau de certains textes de Maupassant), le pendu de Saint-Phollien, la nuit du Carrefour.
Bienvenue dans un univers romanesque exceptionnel.