Martin Ritt, auteur de plusieurs films plus qu'estimables (
The Front / Le Prête-nom ,
Norma Rae) n'a jamais été considéré plus que cela par la critique et le public. Il est vrai que l'on a pu à juste titre le regarder comme un auteur progressiste avec une oeuvre honnête mais sans rien de très saillant. La sortie en dvd il y a quelques années, et surtout la reprise en salles en 2009 de
The Molly Maguires (sorti au début des années 70 sous le titre Traître sur commande) démontre que ce point saillant est précisément ce film quasi-parfait. Sorte d'aboutissement de la forme hollywoodienne classique juste avant sa remise en cause profonde, le film est à la fois de son époque (1969) et en retard sur elle, cette forme un peu trop classique et la noirceur du propos n'ayant pas attiré grand monde dans les salles américaines et françaises à sa sortie, quand bien même le film avait pour atout deux des plus grandes stars de l'époque,
Sean Connery et
Richard Harris.
Ce film est pourtant une merveille. Tout d'abord en raison d'un sujet passionnant et d'une toile de fond peu présente dans le cinéma américain: le monde des mines, et les luttes qui ont émaillé leur histoire - cette histoire se passe en Pennsylvanie en 1876, soit un siècle après la Déclaration d'indépendance, et les scénaristes n'ont pas même eu besoin de souligner que les idéaux de cette nation séculaire sont déjà trahis ; ils n'ont qu'à montrer les conditions de vie et de travail, sobrement et sans insister.
Ensuite et surtout, la finesse du film est dû à ses choix scénaristiques : ni Germinal ni histoire d'une grève et de sa répression, ni vraiment histoire des menées d'une société secrète, le script, en se concentrant sur la figure du traître, permet de faire ce que le cinéma américain réussit le mieux : dramatiser les conflits individuels en préservant l'ambivalence des rapports humains. Le personnage de Richard Harris est un des personnages de traître les mieux dessinés qui soient, justement parce qu'il reste ambivalent jusqu'au bout, parce que l'on ne sait jamais dans quelle mesure il outrepasse sa besogne. Il est évident que sa compréhension de la lutte des mineurs rebelles entre en conflit avec son ambition sociale, mais si elle est bien explicitée dans les dialogues, il y a assez de moments flous où le personnage semble être mu par quelque chose qui le dépasse (ou par une solidarité individuelle et de classe qu'il n'arrive pas à réprimer) pour que le spectateur trouve ce conflit toujours passionnant. C'est ici qu'il faut rappeler que Martin Ritt ayant été inquiété pendant la période du maccarthysme, The Molly Maguires peut également être vu comme une plongée dans la psyché d'un traître. Et à ce titre, comme le font d'ailleurs Tavernier et Coursodon dans
50 ans de cinéma américain, on peut le considérer comme une réponse au
Sur les quais d'Elia Kazan. Il est d'autant plus remarquable que le film ne soit jamais une charge contre ce personnage, qu'il donne toutes les clés pour le comprendre alors même qu'il finit par être l'agent objectif de la répression.
Il faut évidemment également parler de la mise en scène, classique au meilleur sens du terme, vive et sèche quand elle doit l'être, plus ample à certains moments. Impossible de ne pas mentionner le travail incroyable de beauté de la photographie de James Wong Howe, un des plus grands chef-ops de toute l'histoire du cinéma (parmi les plus grands films de Ford et Walsh à son actif). Il souhaitait apparemment tourner le film en noir et blanc, et on ne peut qu'imaginer ce que le résultat aurait été vu sa maîtrise absolue acquise pendant les années 40. Mais son travail sur les couleurs chaudes d'un côté, sur le côté fuligineux de la cité minière de l'autre, éclate. Les scènes du pré-générique dans la mine, sans paroles, donnent immédiatement le la en montrant la beauté de cette science de la lumière. Attention: même si le dvd est de qualité correcte, la perte est sèche par rapport à ce que l'on peut voir sur grand écran.
Dernier point fort, évidemment, les acteurs, qui trouvent pour les principaux parmi leurs meilleurs rôles. Connery, dont l'accent irlandais est un peu contrefait (l'écossais repointe souvent le bout de son nez), n'en est pas moins impressionnant en taiseux que la colère brûle de l'intérieur. Harris, dont les accents sournois et doucereux sont assez maîtrisés pour qu'ils puissent passer pour de la méfiance et de la douceur, qui montre lui aussi la colère réprimée affleurer parfois, livre une grande interprétation, qui permet de maintenir l'ambivalence notée plus haut jusqu'à son terme.
Au total, un grand film beaucoup trop méconnu. Essayez d'aller le voir en salle s'il passe pas loin de chez vous. Sinon, le dvd sera un bon substitut. Si vous pensez comme moi que ce film est absolument remarquable, vous finirez bien par le revoir sur grand écran, ne serait-ce que pour profiter pleinement de cette photographie hors du commun.
Copie juste correcte, donc, ne restituant que modérément la photographie de James Wong Howe. VF et VOSTF.