L''idée fondamentale du « Traité » est le subjectivisme radical ou l''opposition irréductible entre ce que Louis Dumont appelle l''auto-nomie (les normes que je suis moi-même capable de me fixer) et l''hétéro-nomie (les normes qui me viennent des autres, c'est-à-dire du corps social).
Le Traité est explicitement nihiliste, d''un nihilisme actif qui cherche la révolution dans la démonstration que toute idée, toute institution est une aliénation et une mutilation de la créativité.
Le nihilisme actif est présenté comme un point de passage obligé au delà duquel peut naître la révolution par la destruction de tous les conformismes : « Les nihilistes sont, en dernier ressort, nos seuls alliés. Ils vivent dans le désespoir du non-dépassement ? Une théorie cohérente peut, leur démontrant la fausseté de leur vue, mettre au service de leur volonté de vivre le potentiel énergétique de leurs rancoeurs accumulées'. Nihilistes, aurait dit Sade, encore un effort pour devenir révolutionnaires » .
Niant toute hétéronomie, le subjectivisme rejette toute transcendance et tire toute vérité de l''instant -« Il y a plus de vérité dans vingt-quatre heures de la vie d''un homme que dans toutes les philosophies »- et proclame la volonté de puissance du sujet : « Une réalité sur laquelle je n''ai pas de prise, n''est-ce pas le vieux mensonge remis à neuf, le stade ultime de la mystification ? ».
La seule source de vérité ne peut résider que dans la spontanéité et la créativité individuelle. Aucun « nous » ne peut exister en dehors de l''addition des « je » libérés de toutes contraintes: « Rien ne m'autorise à parler au nom des autres, je ne suis délégué que de moi-même et, pourtant, je suis constamment dominé par cette pensée que mon histoire n''est pas seulement une histoire personnelle mais que je sers les intérêts d''hommes innombrables en vivant comme je vis et en m'efforçant de vivre plus intensément, plus librement ».
Rédigé en un langage révolutionnaire à coups de dénonciation de la « bourgeoisie » et des « conformismes », le traité de M. Vaneigem - qui fit depuis toute sa carrière comme fonctionnaire de l''Etat belge- allait devenir la bible des libertaires spontanéistes dont le pouvoir idéologique allait s''affirmer en France à partir de 1970 : Vive le « je » donc, à bas le « nous », source de toutes les oppressions. Les libéraux et les libertaires allaient trouver là les habits neufs de leur alliance pour la domination de la société et du monde.