Quand il affirme sur
« Rock’n’Roll », un de ses derniers morceau écrit pour le Velvet Underground, que « sa vie a été sauvée par le rock’n’roll », Lou Reed n’imagine sûrement pas tout ce que sa carrière devra, elle, à un des maîtres de la pop, David Bowie, inventeur du spectaculaire glam-rock de l’époque.
En effet, après quatre albums du Velvet Underground qui marqueront les esprits mais cela bien plus tardivement, Lou Reed n’a pas encore connu de succès commercial et surtout pas avec son premier disque solo,
Lou Reed, ensemble de chansons inégales interprétées sans génie ni inspiration par des musiciens de studio (dont le guitariste de Yes !). Cependant, le guitariste new-yorkais va récolter les fruits de son travail précédent, qui a marqué profondément de nombreux musiciens dont David Bowie, qui décide ainsi, avec son guitariste Mick Ronson, de produire le nouveau projet du new-yorkais:
Transformer. Le Velvet Undeground et son leader sont cultes pour les deux anglais et une réelle direction musicale à suivre comme l’attesteront leurs reprises de
« White Light/White Heat » et même de
« Satellite Of Love ». 11 chansons et autant de chroniques de la vie new-yorkaise que Lou Reed connaît par cœur : un défilé de personnages côtoyés quotidiennement du temps de la Factory d’Andy Warhol et dont il raconte, avec une concision jouissive et un humour ravageur, toutes les petites misères.
Entrent ainsi successivement sur scène Andy Warhol sur
« Vicious », thème qu’il avait suggéré lui-même à Lou Reed, ode à la perversion tranquille illustré par le fameux « you’re so vicious, you hit me with a flower ». Encore Warhol avec
« Andy’s Chest », véritable déclaration d’amour du guitariste envers son mentor, à la suite de l’attentat dont ce dernier a été victime.
« Perfect Day » et ses arrangements aériens dus à Ken Scott nous plonge alors dans une mélancolie grave qui tranche avec l’ambiance paillettes des autres compositions : Lou Reed nous promène dans un New-York triste à pleurer et l’ambiance n’est plus du tout à la fête jusqu’à ce que débarquent Holly, Candy, Little Joe et Sugar Plum Fairy, personnages fantasques mais bien réels de ce qui sera le premier et le plus gros succès commercial de son auteur : la chanson
« Walk On The Wild Side » .
L’histoire part d’ une commande d’adaptation du livre éponyme de Nelson Algren qui raconte les déboires des rebuts de la société new-yorkaise : après l’abandon du projet, Lou Reed, qui n’aime pas gâcher, garde sa chanson pour son album solo. On y retrouve tous les travestis de la Factory et leurs petites manies (épilation des sourcils, rasage des jambes, passes pour se payer leur dose) et leurs dealers, le tout dans une ambiance androgyne et superficielle, joyeux bordel que Lou Reed croque à la perfection avec un sens de l’humour dévastateur. La musique est une nouvelle fois à la hauteur du texte : une contrebasse doublée d’une basse électrique dans les octaves (Herbie Flowers) pour une des lignes de basse les plus célèbres du rock et les célèbres « do-dodo-dododododo » en écho à la voix traînante du chanteur, un magnifique solo sax final (Ronnie Ross) parachève l’œuvre.
Tout au long de l’album, Lou Reed concilie ainsi ses thèmes new-yorkais avec le son débridé et l’imagination débordante de ses deux producteurs : rupture volontaire d’avec le son du Velvet, les chansons gardent néanmoins ce côté décadent et outrageant qui est la marque de fabrique de leur auteur et qui s’adapte parfaitement à l’atmosphère musicale glam-rock des deux anglais.
« Satellite Of Love », autre gros morceau du disque, est à cet égard très représentatif de l’apport de David Bowie puisqu’il y réalise des prouesses vocales élevées (les fameux « bang bang bang ») en écho à la voix basse de Lou Reed. Les très légers
« New York Telephone Conversation » et
« Make Up » commentent les frasques des jeunes marginaux à la sexualité encore incertaine avant que les flonflons fatigués de
« Goodnight Ladies » ne terminent le magistral opus qui compte aussi quelques chansons très rock comme l’énergique
« I’m So Free ». Etranges personnages donc pour un étrange succès commercial basé largement sur une incompréhension (celle des textes pourtant explicites du hit
« Walk On The Wild Side ») mais une réelle fusion entre un auteur new-yorkais à la dérive et un musicien anglais à l’apogée de sa gloire et de son talent. Bowie renouvellera l’essai avec bonheur pour le fameux
The Idiot d’un Iggy Pop alors mal en point alors que Lou Reed s’empressera de tourner le dos à la réussite en enregistrant l’année suivante le très dépressif
Berlin.
Thierry Gaydon - Copyright 2012 Music Story