Créé dans le Minnesota en 1965, CA Quintet est un illustre inconnu de plus. Sa zone de chaland d'alors déborde quelque peu du cadre régional (Wisconsin, Iowa, Nebraska, Dakota...), mais ne va pas plus loin, même en ouvrant pour James Gang ou Kenny Rogers. Faute de distributeur en mesure de le promouvoir à un échelon supérieur, le groupe des frères Jim et Ken Erwin, de feu Doug Reynolds, Tom Pohling et Paul Samuels doit se satisfaire de prestations modestes et localisées pour groupies du secteur, se contenter de jouer pour assurer la croûte. La sortie d'un single Mickey's Monkey (1967), une reprise pop et commerciale des Miracles, provoque bien quelques remous autour de CA Quintet, mais de là à faire le buzz... Le manque d'intérêt dont elle fait l'objet, amène la formation à changer carrément de cap. Cette mutation vers un psychédélisme underground, assurément dictée par l'engouement accordé à la scène acid rock californienne alors en vogue, est si radicale que je vous mets au défi de trouver un quelconque lien entre les deux étapes. De cette nouvelle période, naît tardivement Trip Thru Hell (1969) qui ne contribue pas pourtant à changer le cours des événements pour installer CA Quintet parmi les grands. Arrivé après coup, alors que la frénésie hippie a du plomb dans l'aile, les quelques babas qui subsistent s'en détournent. CA Quintet ne cherche pas à s'adapter, tombe dans l'oubli, dérive lentement dans les drogues et reste pour toujours un second couteau dans l'esprit du public initié aux choses du rock psyché. Encore fallait-il arriver à l'heure pour que le cours des faits en soit changé... En fait, c'est le temps qui a permis à CA Quintet de reprendre des couleurs. Grâce aux maisons de disques contemporaines, ces oubliés et inconnus réapparaissent dans une deuxième vie, pas forcément plus lucrative pour eux, mais qui les placent sous les feux de l'actualité comme ils ne l'ont jamais été. Comme la chasse aux groupes de rock psyché bat son plein depuis deux décennies (voyez le travail remarquable de Sundazed), les exhumations des studios menées par des éditeurs qui ont trouvé le bon filon, aboutissent à des aeuvres comme Trip Thru Hell. C'est tout bénef pour les férus de ce genre surtout. Sorti à l'heure H, il est clair que ce LP aurait frappé au caeur et à l'esprit de son auditoire. Il a les arguments psychédéliques nécessaires, l'inventivité et l'expérimentation qui siéent aux albums qui sortent du lot. Ajoutez à cela une indispensable touche de paranoïa. Avec une propension à faire, plus que d'autres, dans la noirceur, dans l'ambiance lourde et dans le lugubre, sans que ça ne retombe un seul instant, Trip Thru Hell, plutôt décalé, se démarque de la grande majorité des produits acid-rock de l'époque. A son écoute, n'éteignez pas les lumières, ne piquez pas du nez, on ne sait jamais... assurez-vous que le cacheton qu'on vous a fourgué sous le manteau pour aider à la compréhension du produit, ne vous ensuque pas trop et surtout ne fasse pas que vous vous réveilliez sur les rives du Styx qui ne sont pas bien loin. Ses auteurs ont programmé une descente aux enfers sur mesure. Soyez vigilants, Tonton Mephisto est dans le coin, il faut le savoir. Jetez un regard sur sa pochette à faire froid dans le dos si vous voulez confirmation... L'ouvreur Trip Thru Hell Part One est un ticket d'entrée pour un séjour terrifiant chez les trépassés. Cette longue pièce (9 minutes) d'un acid rock instrumental torturé, malaxé, distortionné, percusionné, fuzzé, rythmé par une ligne de basse aussi appuyée que mortelle, soutenu par des chaeurs féminins empruntés aux sirènes de l'Enéide, accompagné d'une trompette funeste, est absolument pétrifiante. Cette entrée en matière si étonnante justifie déjà à elle-seule l'effort pour faire sien ce disque. Derrière, on pourrait penser que, pour un groupe qui n'appartient pas au Gotha officiel du genre, le soufflé retombe rapidement. T'as qu'à croire, Edouard ! Le Colorado Mourning qui suit, plus gaillard avec ses lignes de trompette colorées, revient à une durée plus normale, mais ne baisse pas de pied pour autant. La voix caverneuse qui l'habille annonce un retour aux Enfers imminent, ce que confirme le dément Cold Spider auquel il est enchaîné. Toutes aussi probantes, Underground Music, musique expérimentale et pour l'esprit, qui aurait pu aussi bien sortir de l'escarcelle du Tejano Doug Wayne Sahm et Lane Sleepy Hollow. Le souffle se fait plus court à partir de Smooth As Silk, malgré un bel orgue tournoyant. Ce morceau moins croustillant prépare à une sortie d'album plus laborieuse, la deuxième partie de la chanson-titre, d'évidence plus aérienne, étant moins captivante que la première. Je vous invite à découvrir au plus vite ce qui constitue pour moi la vraie surprise de ce disque : l'utilisation démoniaque qui est faite des cuivres dans ce travail rock qui obéit aux critères psychédéliques. CA Quintet nous emmène dans un univers qui lui est propre, induit par les prises de LSD, difficilement comparable à quoi que ce soit. Ken Erwin est le cerveau derrière ce disque, cerveau qui soudainement s'est mis à fonctionner différemment. Bien lui a pris de gober quelques petites pilules pour s'éloigner de Mickey's Monkey qui figure parmi les bonus (PLO54).