Richard Wagner : "Tristan und Isolde", J. Belohlavek, Glynnbourne, 3 DVDs Opus Arte.
Niklaus Lehnhoff n'a guère qu'une idée dans ses mises en scène, faire se télescoper les époques, celle du livret et la nôtre, avec parfois un clin d'oeil à celle de la création de l'oeuvre. Donc, ici, des décors "modernes", et des costumes d'un moyen-âge stylisé. Sans direction d'acteurs digne de ce nom, (d'ailleurs comment jouer quand on doit se déplacer sur un escalier aux marches concaves ?) mais les images ne sont pas désagréables à regarder, d'autant que l'éclairage est somptueux.
Après un prélude plein de pudeur, d'une noblesse "classique", au sens apollinien du terme, Belohlavek fait à la fois preuve de lyrisme et de quelques timidités (il faut savoir lâcher l'orchestre de temps en temps dans Wagner), mais tout cela est sans doute affaire de goût personnel, et finalement le chef mène le bâteau à bon port, sans fautes et sans trahisons, c'est le principal.
Nina Stemme est-elle une grande Isolde ? Je sais que je prends des risques en posant cette question qui a des allures de perfidie, car elle a ses partisans et la critique la célèbre unanimement comme l'Isolde de la décennie. Il est vrai que l'on a été tellement privé et si longtemps qu'on n'a pas le droit de faire la fine bouche. Nina Stemme a la puissance exigée par le rôle, oui, mais en la comparant à ses illustres devancières : Flagstad, Traubel, Varnay, Nilsson, et Meier, on sent bien tout ce qui lui manque d'éclat, de tranchant, de sensualité aussi, et de variété dans l'expression. Surtout au premier acte. Elle a certes la fureur, et la vengeance dans la voix, mais l'ironie, le dédain, le regret, ce regret plein de sensualité, de désir contraint, lorsqu'elle évoque le regard de Tristan blessé, ce regard qui l'a obligée à renoncer à sa vengeance, cette Isolde-là, toute une moitié d'Isolde, manque encore à son interprétation. Souhaitons que cela lui vienne avec le temps.
Robert Gambill, lui, est aussi ridicule à regarder qu'à entendre. Avec un casque en cuir à nasal enfoncé jusqu'aux yeux ou une perruque découpée dans celle de la fiancée de Frankenstein, il prête à rire, mais dès qu'il chante il prête à pleurer. Toutes les notes sont systématiquement attaquées par en dessous, ne sont souvent pas atteintes, sinon au prix de distorsions affreuses. Bo Skovus est un peu à la peine en Kurwenal, mais plutôt convaincant, car il est bon acteur, tandis que la Brangäne de Korneus est idéale, noble, plus princière qu'Isolde, toujours bien chantante, aussi convaincante et émouvante que le superbe roi Marke de René Pape.
On continue d'attendre LE Tristan en DVD, car le plus satisfaisant pour l'instant, celui de Ponnelle, a visuellement trop vieilli. Celui de Vickers-Nilsson à Orange, sous la direction de Böhm, un rêve pour tout wagnérien, filmé par l'ORTF, est hélas laid à regarder (déjà une mise en scène de Lehnhoff) et presque inaudible, tant la prise de son et la synchronisation sont défectueuses; les trois versions avec Waltraut Meier sont trop inégales, vocalement et esthétiquement, passons sur celle d'Olivier Py, et si j'en oublie, je ne demande qu'à être complété. Il est curieux de constater que Wagner est sûrement le compositeur le mieux servi en quantité en DVD, et le moins bien en qualité. Attendons, et en attendant ne négligeons pas trop cette version-ci qui offre quand même de beaux et grands moments.