7 internautes sur 7 ont trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5
"Il n'est pas pour l'homme de sentiment plus nécessaire que de devoir plier devant l'infini", Dostoïevski, 25 avril 2010
Publié en 1919, cet ouvrage de critique littéraire de trois grands maîtres en littérature, Balzac, Dickens et Dostoïevski témoignent à la fois de la grande profondeur d'analyse psychologique et intellectuelle de Stefan Zweig mais aussi, de sa jeunesse. Zweig n'est pas au faîte de son art. Il progresse dans sa compréhension des astres de l'humanité, des personnalités hors du commun dont il se fera le brillant héraut. Zweig tâtonne, se questionne, interroge, trouve les raccourcis fulgurants du génie qui l'anime. Zweig est un chercheur de vérité. C'est un passionné qui embrase les incendies, fait vaciller les tremblements de terre, souffle sur les ouragans, projette vers des hauteurs insoupçonnées les tsunamis de l'Homme, de ceux qui peuvent témoigner avoir partagé la souffrance de celui qui dira "Ecce homo".
Si bien que grâce à lui, la puissance de ces phénomènes hors normes poursuit son ouvrage.
De Balzac, il décoche ce trait qui vous fend l'armure : "(...) de toute la force de sa monstrueuse volonté, il vise à l'absolu, avec une ambition gigantesque et fanatique, il néglige le détail, le phénomène particulier, la chose isolée et détachée pour ne s'intéresser qu'à l'évolution des masses et pour n'étudier que les rouages mystérieux des instincts primitifs." (p.16)
L'une des forces de ce géant : "Car lui, le magicien de la volonté, transmuait toute choses étrangères en biens propres ; il transmuait le rêve en réalité." (p.34)
Ce portrait porte la marque de celui de Proust ou de Albert Schweitzer dans l'incontournable "
Hommes et destins", et de celui de Emile Verhaeren dans "
Souvenirs et rencontres".
Si chez Balzac, l'élan créateur exprime une volonté de puissance par rapport à la société (cf. l'excellente présentation de la couverture), Dickens accorde le déploiement d'un génie littéraire avec les traditions bourgeoises, nationales (anglaises) d'une époque (après Napoléon) :
"Ici (...) se réalise dans la vie de la voûte étoilée cette rare seconde où l'ombre d'un astre remplit le disque lumineux de l'autre, si bien qu'ils s'identifient entre eux : Dickens est le seul grand poète du siècle dont les vues intimes coïncident entièrement avec les besoins intellectuels de son époque." (p.57).
"Il voulut sauver [dans les enfants] les quelques fleurs - aux belles couleurs - de la joie enfantine, lesquelles s'étaient flétries dans sa propre poitrine, faute d'avoir reçu la rosée de la bonté." (p.65)
"Dickens a accru gaîté et la sérénité de son époque : il a accéléré le rythme de sa circulation sanguine. (...) [il] reviendra toujours de son oubli, lorsque les hommes auront besoin de gaîté et lorsque, fatigués des tragiques tiraillements de la passion, ils voudront entendre, même dans les choses les plus effacées, la musique mystérieuse de la poésie." (p.90 et 91)
Plus de la moitié de l'ouvrage est consacré à Dostoïevski, à qui il rend un témoignage d'une exceptionnelle force.
"Au premier contact on se croyait en présence d'une oeuvre limitée, d'un écrivain, et on découvre l'infini, un monde aux astres mouvants et dont les sphères résonnent d'une étrange harmonie. Le découragement vous saisit : ce monde jamais on ne le pénétrera entièrement. ce qu'il vient nous offrir, c'est un pouvoir magique trop lointain, une pensée qui se perd dans un infini trop nuageux, pour que sans intermédiaire l'âme puisse contempler ce ciel comme celui de sa patrie." (p.95).
Rappelant, comme pour Balzac, la détresse matérielle, humaine, dans laquelle il a erré, se forgeant par la souffrance, la puissance de son génie :
"Toute la nuit il travaille pendant que dans la chambre attenante sa femme gémit dans les douleurs de l'enfantement. L'épilepsie le prend à la gorge ; la propriétaire non payée réclame son dû : et il écrit "Crime et Châtiment", "L'Idiot", "Les Possédés", "Le Joueur", ces oeuvres monumentales du XIX° siècle, qui ont donné une forme à tout notre monde spirituel" (p.112)
"Dostoïevski triomphe de son destin parce qu'il aime son destin." (p.119) Cette description d'une grande vérité m'a immédiatement projeté dans celle partagée de Soljénitsyne, "
L'Archipel du Goulag, 1918-1956", passage, "L'âme dans les barbelés".
Stefan Zweig se questionne sur les êtres décrits par Dostoïevski, des êtres dédoublés dans l'amour (cf p. 190), ravagés par la passion, prenant en introduction ce que les autres écrivains, dans le rapport amoureux, considèrent comme conclusion. Les descriptions sont grandioses. Qu'il aurait apprécié rencontrer René Girard ! L'explication recherchée par Zweig se trouve dans l'exposé scintillant du désir mimétique par Dostoïevski (thème également développé par Shakespeare et Stendhal, auteurs qu'il nomme, à qui il mesure Dostoïevski) dans le désormais classique "
Mensonge romantique et vérité romanesque" écrit une lustre plus tard.
Sublime Zweig, toujours aussi riche d'enseignements, exalté par ce qui est grand chez l'Homme, passionné par ses forces, balayant ses faiblesses : voici un grand défenseur de l'Humain.
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui
Non