On ne peut pas en vouloir à Daniel Cohen de tenir un discours assez complexe sur la société post-industrielle. Qu'on se rapporte au sommaire : l'auteur aborde la société de services, Mai 68, la division internationale du travail, l'université européenne, la crise des banlieues, pour ne citer que ces thèmes explicitement cités, car il serait possible d'en enrichir la liste encore. S'il démontre indubitablement l'ouverture d'esprit de l'auteur et sa grande habilité à aborder successivement des thèmes très variés sans jamais donner l'impression de sauter du coq à l'âne - exercice d'autant plus remarquable que ce n'est vraiment pas que de rhétorique dont il s'agit -, cet éclectisme est aussi particulièrement déroutant.
Ouverture d'esprit, car en mobilisant des données très sociologiques, comme par exemple lorsqu'il évoque tout ce que la transition démographique dans les pays du Sud peut tenir à la propagation du modèle de la famille occidentale par l'intermédiaire des médias, ou alors en soulignant l'importance de l'évolution de l'organisation du travail avec ce que Philippe Askenazy a appelé le "productivisme réactif", Daniel Cohen élargit le discours macro-économique d'une manière tout à fait intéressante.
Habilité, car il faut bien souligner que Daniel Cohen est un extraordinaire pédagogue : non seulement il déroule son raisonnement avec une facilité déconcertante, mais il est de plus tout à fait facile à lire pour qui ne s'est jamais intéressé aux sujets qu'il aborde. Comme un vitrail qui raconte la Bible aux illettrés dans une église, cet essai est donc pour le bon peuple source d'une véritable édification.
Reste qu'en abordant des thèmes aussi variés, Daniel Cohen prend le risque de brouiller assez l'image qu'il peut donner de sa discipline, dont les frontières apparaissent d'autant moins bien définies qu'il fait par ailleurs bien peu référence à des théories du "champ" comme dirait l'autre : les seules que Daniel Cohen mobilise ne sont-elles pas la théorie des avantages comparés de Ricardo et celle des appariements sélectifs ? Au final, on ressort donc assez dérouté de cette lecture parce qu'on peut difficilement la situer : économie, sociologie, politique ou tout à la fois ? Serait-ce donc que le discours économique "classique" ne se suffit-il pas à lui-même dès lors que l'économiste prétend à l'essai ? Si tel est le cas, il aurait peut-être fallu que Daniel Cohen entreprenne de le démontrer de manière plus subtile en s'attaquant à un sujet mieux cerné, comme les économistes piqués de social Eric Maurin et Philippe Askenazy ont pu le faire dans "Le ghetto social" et "Les désordres du travail", respectivement.
Parlant de ces auteurs auxquels Daniel Cohen fait explicitement référence pour intégrer leurs travaux au sien, on ne peut ainsi s'empêcher de penser que l'auteur aura quelque part tenté de se placer comme chef de file de ce qui peut apparaître au profane comme une nouvelle école dont les représentants se donneraient pour objectif de l'éclairer sur des questions sociales en mobilisant des données et des instruments de l'économie. Si tel est le cas, espérons que cela n'aura pour effet que de créer une saine émulation, de celle qui débouche sur plus d'études ciblées et non pas sur plus de tentatives de récupération.
Au-delà, tout lecteur un tant soit peu assidu des excellents essais de La République des Idées auxquels ces "Trois leçons" se rattachent ne pourra s'empêcher de procéder à quelques rapprochements. Hormis Eric Maurin et Philippe Askenazy dont il vient d'être question, on voit très nettement se dessiner des rapports possibles avec d'autres auteurs de la maison, comme François Dupuy - "La fatigue des élites", qui nous parle de la réorganisation de l'entreprise après les Trente Glorieuses -, Robert Castel - "L'insécurité sociale", qui traite des mutations du salariat - ou encore Jean Peyrelevade - "Le capitalisme total", qui raconte l'émergence du capitalisme financier -, pour ne citer qu'eux. Emergence d'une école de pensée ? Sans doute pas, car en l'absence d'une prise de position collective, il est impossible de présumer que tous ces auteurs accepteraient d'être mis dans le même sac - et pour commencer, les sociologues accepteraient-ils que leurs travaux servent à étayer une vision plus économique que sociale ? Cependant, on ne peut être insensible au fait que tous ces essais semblent se compléter pour offrir au final une vision assez cohérente et assez complète du monde, ce qu'un ouvrage intitulé "La nouvelle critique sociale" semble avoir voulu consacrer il y a quelques temps. Il est bon d'être averti de cette apparente unité de ton, même si on est d'accord, pour conserver la distance critique nécessaire à toute lecture : on n'est jamais tant pris dans un système que lorsqu'on ne doutait pas qu'il existe.
On en restera donc là : en produisant un essai aussi intéressant que fourre-tout dont le vague de la conclusion démontre bien la difficulté à laquelle il a été confronté pour en opérer la synthèse, un Daniel Cohen en panne d'oeuvre, mais non en panne d'idées, n'a-t-il pas voulu simplement montrer qu'il existait encore ? Qu'il soit rassuré sur ce point : en dépit de ses imperfections, cet essai est à lire absolument. Ce satisfecit sera pour encourager l'auteur à se donner la prochaine fois un peu le temps de la réflexion, par exemple en se focalisant sur cette question essentielle que constitue la mise en évidence de la VERITABLE originalité du "modèle français" que Daniel Cohen aborde d'ailleurs vers la fin de son essai, à savoir que ce modèle repose de plus en plus sur une solidarité familiale sans que cela soit reconnue explicitement. Voilà qui peut donner à un économiste du grain à moudre, en cherchant notamment à savoir dans quelle mesure les problèmes que pose le financement des retraites ne sont pas aujourd'hui compensés ou aggravés par le développement de tout un système défiscalisé de redistribution des parents, voire des grands-parents, aux enfants, ce qui impliquerait que la question d'une réforme des retraites ne pourrait être pensée en dehors d'une réforme des droits sur l'héritage. S'attaquer à un tel sujet peut paraître moins glorieux que de rendre compte des aspects de la société post-industrielle, mais c'est sans doute plus intéressant, et certainement plus utile.