Qui se souvient encore du film de gangsters
Trouble Man d'Ivan Dixon, sorti en 1972, sinon pour le tube que fut sa chanson titre ? Enregistré dans la foulée du chef-d'œuvre
What's Going On, cette partition n'a rien de bâclé puisque le même soin y est apporté. Sous la houlette de Berry Gordy, patron de l'écurie Motown, Marvin Gaye produit un disque audacieux où les arrangements et les orchestrations de cordes classiques s'avèrent extrêmement raffinées. Le thème principal annonce la charge sensuellement érotique du suivant
Let's Get It On enregistré un an après. Marvin Gaye ne chante pas sur tous les morceaux, offrant à entendre par endroits de crépusculaires ballades instrumentales à l'élégante mélancolie tandis que, par ailleurs, c'est le groove qui domine, servi par des cuivres claquants à la Lalo Schifrin, des basses rampantes et des effets de pédale wah-wah qu'on croirait sorties de la B.O. de
Shaft d'Isaac Hayes. Avec cette dernière et
Superfly de Curtis Mayfield,
Trouble Man est un des scores mythiques de la blaxploitation.
--Philippe Robert
Entre ces deux énormes chefs d’œuvres que sont
What’s Going On (1971) et
Let’s Get It On (1973), il existe une autre petite perle qui n’a sûrement jamais été appréciée à sa juste valeur. Et pourtant, quelle merveille que ce disque. Marvin Gaye touche ici à la perfection, non seulement dans l’écriture des morceaux à proprement parlés, mais aussi dans sa performance vocale.
Nous sommes en 1972 et alors que Marvin Gaye refuse de monter sur scène afin de défendre son
What’s Going On, apeuré par la simple idée de devoir repartir en tournée, il pense un temps poser ses valises à Hollywood et y faire carrière. La mode est aux blaxploitation movies, (polars afro-américains mélangeant violence et érotisme, où le blanc a souvent le mauvais rôle) et Marvin Gaye se retrouve à composer la bande originale du film
Trouble Man, espérant par la suite décrocher un rôle dans une autre production. Il parviendra en effet à obtenir quelques seconds rôles dans des films tels que
The Ballad Of Andy Crocker ou
Chrome And Hot Leather au moment où il s’installera à Los Angeles, mais ce subit intérêt pour le cinéma disparaîtra aussi vite qu’il était apparu.
Il est vrai qu’après une bombe telle que
What’s Going On, on aurait pu s’attendre à ce que Marvin Gaye s’attaque à l’écriture d’un nouvel album et non d’une simple bande originale de film d’un obscure metteur en scène nommé Ivan Dixon. Mais c’était sans connaître le caractère imprévisible de Marvin Gaye qui allait réussir là où bon nombre d'artistes soul ont échoué : faire de cette bande originale une véritable pièce maîtresse dans sa collection.
A l’écoute de
Trouble Man, c’est avant tout ce mélange détonnant de morceaux jazzy tel que
« Main Theme From Trouble Man (2) » ou beaucoup plus funky comme
«T Plays It Cool », laissant apparaître des ambiances nouvelles dans la musique de Marvin Gaye, qui donnent à cet album toute sa cohérence. Marvin Gaye passe ici en revue toute les influences qui l’ont amenées à faire cette musique si personnelle désormais. On ressent toujours à l’écoute de ce disque ce sentiment de profonde liberté qui habite désormais sa musique. En composant une bande originale de film, il peut ainsi laisser libre cours à son imagination et incorporer de nouveaux ingrédients à sa cuisine musicale. Il est important de noter que la voix de Marvin Gaye n’arrive que sur le 3ème morceau
« Poor Abbey Walsh », étrange morceau qui débute par un long solo de sax, très « soul », suivi par plusieurs ambiances, toutes différentes, passant tour à tour d’une atmosphère feutrée et voluptueuse à une vision plus noire et plus urbaine. La place qu’il réserve pour sa voix est infiniment plus restreinte que dans
What’s Going On et le message qu’il voudra faire passer sera ici beaucoup plus implicite. Car c'est avant tout son immense talent d’arrangeur, de producteur mais aussi de musicien qui ressort de l’écoute de ce disque où l’instrumentation prend une dimension encore plus grande. Il laissera d’ailleurs une place très importante au saxophone, joué à la perfection par Trevor Lawrence. Quant à Marvin Gaye, lorsqu’il ne joue pas du Moog et qu’il se met à chanter, alors la fluidité de sa voix fait littéralement des merveilles. On reste subjugué par la finesse de son timbre qui vient se poser comme un voile de velours sur ses compositions imagées. Tout comme Isaac Hayes avec
Shaft (1971), Melvin Van Peebles avec
Sweet Sweetack’s Baadasssss Song (1971) ou bien Curtis Mayfield avec
Superfly (1972), Marvin Gaye réussit un véritable coup de maître, malheureusement éclipsé par les deux chefs d’œuvres qui ont précédés et succédés ce disque. Alors, est-ce pour cela que
Trouble Man n’a pas obtenu toute l’attention qu’il méritait auprès du public ?
Ce qui est sûr, c’est que l’implication personnelle de Marvin Gaye dans la composition de ce disque fut totale et reflète à nouveau le questionnement d’un homme sur la place de son peuple dans la société américaine. En composant
Trouble Man, il prend part à ce besoin d’indépendance et de liberté prôné par le peuple afro-américain qui, par l’intermédiaire des blaxploitation movies, veut lancer un message fort aux dirigeant de ce pays. Devant l’énorme succès populaire de certains de ces films, Marvin Gaye y a sûrement vu un bon moyen de réaffirmer devant la communauté afro-américaine son attachement et sa fierté d’être noir. Il est vrai que Marvin Gaye était plus souvent réputé par ses discours contre les inégalités, qu’il tenait chez lui dans sa belle maison, que par son action sociale sur le terrain. Mais c’est par le biais de la musique que Marvin Gaye faisait passer ses messages et
Trouble Man en est à nouveau la preuve. A la manière d’un Malcolm X de l’ombre, il confirmait son honneur d'appartenir au peuple noir, en posant, tel un roi sur son trône, au beau milieu de la page intérieure du disque.
David Loquier - Copyright 2012 Music Story