Mais qui a tué Harry ? (1956) est le 42è film d'Hitchcock et le 19è tourné aux Etats-Unis, chronologiquement entre La Main au collet et L'homme qui en savait trop.
Ce « petit » film fait suite à la « détente » qu'Hitchcock nous avait donnée avec La Main au collet, comédie légère qui s'en distingue pourtant par sa quasi absence d'humour noir, le vrai sujet de Harry. Humour macabre même, qui va plus loin dans l' « horreur » indifférente qui laisse à désespérer définitivement de la nature humaine, si tant est qu'on prenne tout cela au pied de la lettre (et qui nous l'empêcherait?). Tous les personnages ont en effet intérêt à la mort de Harry. C'est en quelque sorte grâce à lui - renforçant en cela le thème hitchcockien de l'influence des morts sur les vivants - que les deux futurs couples se rencontrent et vont s'aimer. Ainsi, la mort et le sexe scellent leurs relations ouvertement. Les rencontres se font autour de collations, de tasses de thé et de citronnades, mettant en scène une fois de plus le thème hitchcockien récurrent de la nourriture, liée indissolublement au sexe et à la mort. Les personnages nagent donc dans une ambiguïté morale permanente soulignée par des dialogues à double sens pour le moins nonchalants : la vieille fille achète une tasse et invite le peintre à passer son doigt dedans pour voir si c'est la bonne taille (nous savons qu'elle l'achète pour inviter le capitaine); celui-ci dit d'elle qu'elle est bien conservée et que les conserves sont faites pour être consommées en ajoutant qu'il faudra bien que quelqu'un fasse sauter le bouchon; la jeune femme parle de ses fusibles prêts à sauter; etc. La mort, le sexe seraient donc des réalités à ne pas trop prendre au sérieux.
La religion est aussi directement concernée dans cet océan de marivaudage moral : le premier plan est celui d'une église, sur un fond de cloches, et l'action se passe dans le Vermont, Nouvelle-Angleterre, réputé pour son puritanisme. Le discours du peintre sur la puissance du destin qui déchargerait de l'accusation de meurtre, le cadavre traité comme un objet encombrant dont on doit se débarrasser absolument quitte à l'enterrer et le déterrer plusieurs fois, l'aspect un peu ridicule de celui-ci, dont on aperçoit souvent les immenses pieds (chaussés ou non, encore plus comique sans avec ses chaussettes à bouts rouge vif !) ou la tête à l'envers (en caméra subjective vue à travers l'oeil du petit garçon), l'indifférence et l'absence totale de frayeur des personnages lorsqu'ils y sont confrontés montrent que notre approche de la mort devrait être vécue autrement que ce qu'on a l'habitude d'en faire.
Le policier représente l'autorité dans ce village : Hitch ne manque pas de l'égratigner au passage, sachant le rendre plus ou moins ridicule et aveugle aux moments stratégiques. Il est bien le seul personnage antipathique du film.
Hitch sait aussi se moquer des « amateurs » d'art moderne par le biais du vieillard un peu ridicule mais malin qui achète pour rien toutes les toiles du peintre et deviendra son plus fidèle client. C'est d'ailleurs au moment où celui-ci s'arrête avec son chauffeur devant le stand de présentation pour admirer les toiles qu'Hitchcock fait son apparition en troisième plan en tant que simple passant sur la route, vêtu d'un imper beige (à 21'20).
Pour la première fois, le cinéaste va collaborer avec Bernard Hermann pour la musique de film : celle-ci est légère et brillante, parfaitement adaptée à chaque situation. Je ferai remarquer que Harry est associé à un thème musical plagiant le fameux thème B.A.C.H. que tous les mélomanes connaissent.
Au niveau de l'écriture filmique, la caméra reste très statique. Seule une fois, celle-ci s'élève pour une plongée sur l'enterrement d'Harry, procédé fréquemment utilisé pour les scènes fortes où intervient la notion de culpabilité (l' « oeil de Dieu »).
Un petit conte dérangeant aux couleurs automnales à côté duquel on peut facilement passer.