Collègue de Frank Zappa, la musique Captain Beefheart (également connu sous le nom de Don Van Vliet) et son Magic Band comptait parmi la plus excentrique produite dans les années 60, et par conséquent, de tous les temps. Point d'orgue de l'étrange carrière de Beefheart, ce double album de rock Dada comprend des morceaux intimidants comme "Pachuco Cadaver," "Hair Pie (Bakes 1 And 2)" et "Neon Meat Dream Of An Octafish", tout aussi étranges que leur titre. Avec les paroles mystérieuses et la voix caverneuse de Beefheart, le jeu tordu des deux guitaristes Zoot Horn Rollo et Antennae Jimmy Semens, du bassiste Rockette Morton et du batteur The Mascara Snake, cet album mérite bien l'expression "totalement barré".
--Billy Altman
Ce double album a été enregistré il y a quarante ans [NLDR : en 1969].
Cela signifie qu’à l’époque de Woodstock, des émeutes dans les ghettos noirs, et de Neil Armstrong faisant son jogging sur la Lune, des musiciens (trois bassistes dont « Rockette Morton », trois guitaristes dont « Antennae » Jimmy Semens, deux batteurs dont « Drumbo », et un joueur de clarinette basse) ont entouré un Don Van Vliet inconnu du grand public, et enregistré à la vitesse de la lumière (vingt-huit chansons – appelons cela comme cela – pour une heure et quart de musique, le tout en trois semaines de studio) le chef d’œuvre le plus déjanté de l’histoire du rock. En amont, le groupe a répété ce répertoire pendant plus d’une année, et, à la porte du studio, l’ami d’enfance et producteur Frank Zappa a confirmé la totale liberté de création des musiciens.
Et, donc à ce(s) prix, l’immortalité étincelante de
Trout Mask Replica réside en fait dans le constat qu’aujourd’hui comme hier, on ne peut plonger dans l’œuvre qu’avec des pincettes. Les hurlements de
« Dachau Blues » (rien que le titre peut choquer), le retrait rêveur, puis la désintégration de la rengaine
« Moonlight In Vermont », les hommages limpides (
« Dali’s Car »), les titres qui font d’ores et déjà date (
« Pachuco Cadaver »), ou ceux qui font doute (
« Neon Meate Dream of a Octafish »), tout cela contribue à faire de
Trout Mask Replica un enregistrement en dehors de toute normalité. Captain Beefheart refusant de porter un casque, chante donc en studio en jouant avec la réverbération de sa propre voix, surfant sur l’héritage du bluesman Howlin’ Wolf, entouré de musiciens, crissant et grinçant. Et les acquis de la musique contemporaine, du free jazz, du blues, du rock et du rhythm and blues, semblent pris dans le train fantôme d’un imaginaire américain, revisité par les séries B, la peinture primitive, et l’expressionnisme allemand.
Autant dire que personne ne sort de cette écoute intact.
Trout Mask Replica n’aura pas de successeur, mais instillera, au cœur de plusieurs générations de musiciens de par le monde, l’idéal d’une musique débridée, et enfin en liberté. En ce sens, la musique punk, moins esthétiquement que philosophiquement, peut raisonnablement être considérée comme directe héritière de cet album.
Christian Larrède - Copyright 2013 Music Story