AVRIL 1994,
TROIS JOURS DE TORPEUR
6 avril 1994, rumeur de marché finissant. Comme tous les mercredis, cela n'a pas arrêté tout au long du jour. Des femmes, vêtues de leurs pagnes aux couleurs vives vont et viennent avec leurs enfants sur le dos. Elles sont là pour acheter ou vendre des habits, des ustensiles de cuisine, des patates douces, du manioc, de la farine, du maïs, des avocats, des fruits. Parfois un boucher abat une vache, la dépèce à même le sol et vend sa viande au détail.
Dans notre culture, il y a des points de repère récurrents. La vache en est un. Chez nous, elle a de longues cornes en forme de lyre. Symbole de richesse, elle est vénérée comme un don d'Imana, notre créateur, et nous avons plus d'une dizaine de mots pour la désigner, selon qu'elle donne beaucoup ou peu de lait, qu'elle a vêlé une fois, deux fois, trois fois, quatre fois ou plus, selon qu'elle est stérile, qu'elle est vieille, etc. Autrefois, la vache était un indice séparant les Hutus des Tutsis : quand un homme en possédait beaucoup, il devenait tutsi, sinon, il restait hutu. Enfin, la vache peut être souvent offerte en gage d'amitié ou de reconnaissance. Ainsi, lors de sa visite au pays, Baudouin, le roi des Belges, a reçu une vache. Je ne sais pas ce qu'il en a fait.
Notre famille possède une demi-douzaine de vaches et une trentaine de chèvres. Elles paissent dans les herbages alentour, ou près de chez ma grand-mère. Je me souviens que quand j'étais petite, maman me donnait à boire directement au pis, et que cela me faisait de belles moustaches blanches. Lorsque nous passions des après-midi chez ma grand-mère, au bord du lac, nous emmenions souvent nos vaches et pendant des heures, nous pataugions dans l'eau avec mes frères et mes soeurs. Le soir, nous remplissions des bidons d'eau du lac pour les rapporter à la maison et la faire bouillir. Je me souviens qu'un jour, ma soeur Séraphine avait déposé son bidon sur une des vaches. «Enlève ce bidon immédiatement, avait lancé mon frère Innocent. Une vache, c'est sacré, elle ne doit rien porter. Porte ton bidon sur la tête ! Comme tout le monde !»
Comme tous les soirs vers six heures, la nuit tombe d'un coup. Sous l'équateur, on passe en un quart d'heure du jour à la nuit. Le lac Kivu, tout proche, procure un peu de fraîcheur et il fait doux jusque tard dans la nuit. Nous sommes dans la préfecture de Kibuye, dans l'ouest du Rwanda. De l'autre côté du lac, on voit le Zaïre. L'ambiance change. Les hommes se racontent des histoires, boivent de la bière, et, lorsqu'ils ont un peu trop bu, se mettent à chanter : «Amahoro meza, amahoro !» «La paix immense» ou «la bonne paix, la paix».
Notre maison, seulement séparée du marché par la route principale qui va de la commune de Mabanza jusqu'à mon école, se situe au point de rencontre de trois secteurs de Mabanza. Notre secteur, c'est Rukaragata. De notre maison, j'entends ces chants, je saisis même des phrases entières.