Deux hypothèses : on a lu 'La Recherche..', ou pas. Je m'inscris dans la première des hypothèses (et suis sorti de cette lecture subjugué ...) ; pour ceux qui ne sont pas dans le cas, voir : B/
A/ Soyons justes : il est impossible d'adapter 'La Recherche..'. Non pas tellement en raison du caractère profondément introspectif de cette œuvre, mais en raison de son caractère monumental, du fait que sa force se dégage de sa totalité et que cette totalité procède du tissage de fils inextricables (et non de la suite linéaire d'une 'histoire').
Partant de là, soit on condamne toute adaptation cinématographique qui en est faite ou, au contraire, on se réjouit de tout ce qui peut faire survivre ce texte dans l'esprit du public (déjà tellement détourné de la culture française..) et, quant à soi, on déguste tel ou tel passage du film, pour les souvenirs de la lecture qu'on a faite (en quelque sorte : le film, considéré lui-même comme une 'madeleine'..).
C'est dans ce deuxième état d'esprit que j'ai apprécié deux films consacrés à Proust :
'Le temps retrouvé' de Ruiz
'Un amour de Swann' de Schlondorff
Ruiz est parti du dernier tome de 'La Recherche..' ce qui l'amène (suivant en cela le texte) à de nombreux 'flash-backs' illustrant l'ensemble de l'oeuvre ; par ailleurs, ce dernier tome contient aussi diverses scènes très 'cinématographiques' (Paris en guerre ; Charlus dans ses excès ; quelques vues de la plage de Balbecq ..) ; enfin et surtout, ce choix permet de livrer la 'recette' finale qui inspire au narrateur son œuvre future (que par anticipation le lecteur tient déjà en mains et vient de lire) : à savoir le choc provoqué par des réminiscences du passé, infiniment mieux révélé et décrit dans ce 7ème tome (la serviette empesée ; le bruit de petite cuiller sur sa tasse ; le basculement sous son pas, de pavés descellés ; le roman de Sand) que la célèbre 'Madeleine' du premier tome.
Cela étant, le film de Ruiz s'en trouve plus complexe (en particulier la reconnaissance par le narrateur, lors de la matinée chez la princesse de Guermantes, de ses anciennes relations mondaines, vieillies) ; par ailleurs, le choix des acteurs est douteux : d'une part, le narrateur ressemble excessivement à Proust (alors que la Recherche n'est pas purement autobiographique, ce choix semble induire une certaine confusion, qui culmine à la fin du film, lorsque la mort de Proust est mise en scène) : d'autre part, le baron de Charlus, devenu gros et effrayant, n'est pas crédible sous les traits de Malkovich.
Schlondorff a choisi d'adapter une seule partie ('Un amour de Swann') du premier tome ('Du côté de chez Swann'), ce qui assure une lisibilité plus grande du film quant à l'intrigue, sa chronologie, la mise en place des personnages ; d'autant que cette partie de 'La Recherche..' n'est pas écrite à la première personne (le narrateur ne nous parle pas de lui, mais nous raconte l'histoire de Swann avant la naissance du narrateur lui-même).
Le film de Schlondorff s'en trouve moins intéressant même si l'histoire de Swann passe pour une sorte de miniature de l'ensemble de 'la Recherche..' (à tout le moins en ce qui concerne certains aspects de la vie du narrateur -la jalousie éveillée par Albertine) ; en revanche, le choix des acteurs est excellent (à l'exception de Charlus que, même jeune, je ne voyais vraiment pas sous le traits de Delon...), la photographie, admirable, et l'ambiance, rendue de manière homogène et convaincante.
Pour le lecteur de Proust : jeu égal, avec une petite préférence pour Ruiz..
B/ Pour ceux qui n'ont pas lu Proust, je m'interroge sur l'agrément que peut procurer la vision du 'Temps retrouvé' ; à vrai dire, je crains l'ennui...
A l'inverse, 'Un amour de Swann' présente des qualités autonomes, indépendantes du plaisir qu'on a à 'retrouver' le texte quand on l'a lu, qui en font alors un meilleur choix.
Pour le pur cinéphile : victoire à Schlondorff.