Dès son premier film, Sweetie, Jane Campion montrait des qualités de regard qu'elle ne fit que confirmer et amplifier avec son deuxième, An Angel at my Table / Un Ange à ma table, adapté de l'autobiographie en trois volets de la romancière et nouvelliste néo-zélandaise Janet Frame. Cette trilogie vient d'être rééditée en français dans un coffret aux éditions Joëlle Losfeld :
Un ange à ma table : Coffret 3 volumes : Volume 1, Ma terre, mon île ; Volume 2, Un été à Willowglen ; Volume 3, Le messager.
Film d'apparence plus classique que Sweetie, avec ses décadrages et son esthétique qui ne recherchait pas la beauté et était parfois même ouvertement désagréable, Un Ange à ma table est plus avenant. C'est aussi un portrait de femme, comme tous les films de Jane Campion, et à mon sens son premier grand film et son meilleur avec le récent Bright Star. On a pu discuter les mérites de la réalisatrice Jane Campion, et si je ne suis pas forcément pleinement convaincu par tous ses films, ils me semblent avoir tous des qualités indéniables, à commencer par la direction des actrices, des deux soeurs de Sweetie à Kate Winslet dans
Holy Smoke et Abbie Cornish dans
Bright star, mais aussi le sens souvent aigu de la représentation de l'espace et de l'inclusion des personnages dans leur environnement, etc. Ces qualités, on les retrouve dans Un Ange à ma table, et surtout donc dans Bright Star, qui me semble reprendre tous les thèmes et les motifs des films de Campion en les raffinant. Ce film est pour moi porté par une grâce certaine, loin de l'académisme dont certains voudraient qu'il soit entraîné par tout film d'époque, et fait souffler une brise fraîche sur une histoire qu'on peut penser cent fois vue en misant sur l'écart, sur la représentation vivante de personnages, de situations, de sentiments forts vus et rendus avec délicatesse.
Bright star est son chef-d'oeuvre, à n'en pas douter, un film instantanément classique justement parce qu'il ne cherche pas l'originalité à tout prix mais décale tout légèrement et fait tout ressentir avec retenue et une grande justesse de regard (voir mon commentaire sur ce film).
Un Ange à ma table était un projet qui lui tenait à coeur, la personne et les écrits de Janet Frame lui important au plus haut point. Elle a pu rencontrer Janet Frame au moment de l'élaboration du film, expérience dont elle se souvient avec émotion. Le film se compose de trois volets, qui correspondent à ceux de la trilogie autobiographique de Frame: un pour l'enfance, un pour l'adolescence et un pour le début de l'âge adulte. A l'image de leur auteur, le personnage est une fille puis une femme empruntée, un peu à part et solitaire. De l'enfance à l'apprentissage de l'écriture et à l'accomplissement de sa vie d'artiste en passant par l'expérience de l'hôpital psychiatrique, ce personnage de femme est dans toutes ses incarnations vue comme un personnage à la grande force intérieure en dépit de ses faiblesses. Kerry Fox, qui incarne Janet adulte (et joue la mère de Fanny Brawne dans Bright Star), incarne à merveille ce personnage aussi buté et craintif que doté d'une puissante volonté. Comme le livre, l'adaptation de Campion examine autant la résistance de ce personnage que le statut de l'artiste, en particulier de la femme artiste: toujours en marge, au risque de l'aliénation. Là où La Leçon de piano se consacre essentiellement à la découverte de la sensualité, et où Bright Star montre la femme comme inspiratrice, voire comme co-créatrice de l'oeuvre de l'homme (en l'espèce le poète anglais John Keats), Un Ange à ma table se concentre sur ce personnage de femme et d'artiste pour qui éprouver le monde est une expérience intime, qui s'accommode mal du rapport aux autres, à plus forte raison aux hommes. Il reste que le trajet de ce personnage, en tant que femme et en tant qu'artiste, est précisément celui-ci: apprendre à être au monde tout en conservant son noyau intime.
La palette de ce film, moins agressif dans ses couleurs par rapport à Sweetie donc, va du vert des prés de Nouvelle-Zélande au blanc des murs de l'hôpital au bleu de la mer, en passant par la chevelure rousse si caractéristique de l'héroïne. Il est à noter que les couleurs sur le dvd paraissent un peu passées, la qualité de la copie étant globalement moyenne. Les bonus se composent d'un certain nombre de scènes coupées, et d'un documentaire sur le rapport de Jane Campion à Janet Frame et à son film, intéressant mais trop court.
Si vous voulez acquérir Sweetie et avoir tous les premiers courts métrages de Campion par-dessus le marché, dirigez-vous vers
Coffret Collector Jane Campion 3 DVD : Sweetie / Un ange à ma table / DVD bonus (voir mon commentaire sur ce coffret).
Par ailleurs, si le film vous donne l'envie de découvrir les écrits de Janet Frame, outre ceux, indispensables, indiqués plus haut, vous pouvez vous diriger vers le très impressionnant
Visages noyés, qui s'inspire de son séjour en hôpital psychiatrique, ou vers
Les hiboux pleurent vraiment. Vous pouvez également opter pour ses nouvelles, fort réussies (pour celles que j'ai lues):
Poussière et Lumière du jour: Nouvelles. Vient de sortir un roman inédit, apparemment lié de près à son autobiographie :
Vers l'autre été.