Je viens d'achever ce livre de Kazuo Ishiguro, et une nostalgie éthérée m'étreint, sans que je puisse comprendre pourquoi il en est ainsi, alors que me vient en tête, les derniers mots du peintre Masugi Ono, qui tel un funambule suspendu dans les airs, a par petites touches pastels disséminées l'épure du tableau de sa vie. Ses mots, ses derniers sont ceux-ci : « Ce sentiment, je doute que beaucoup de gens puissent l'éprouver. Les « Tortues », les Shintaro auront beau faire, compétents et inoffensifs bûcheurs, ils ne connaîtront jamais l'espèce de félicité que j'ai ressentie ce jour là... ».
Quelle sensibilité qui émane de ce vieux peintre empêtré dans ses souvenirs, faisant un bilan sur sa vie, un constat social et s'occupant tant bien que mal de ses deux filles dont la cadette est à marier et de son petit fils. Par un jeu de miroirs qui réfléchit constamment la lumière diffuse émanant du passé, du présent et du futur de Ono. Cet entrecroisement de faits, de pensées et de réflexions sur ce qui a fait la vie du peintre ; nous le rendent attachant et produit de la mélancolie et de la nostalgie sur cette vie passée, non dénuée d'erreurs et de mauvais choix...
Cette façon qu'Ono a de s'humilier devant la future belle famille de sa cadette, afin de ne pas compromettre le mariage (au Japon « le miai » est pretexte à connaître les familles concernées et à cette occasion « une enquête de moralité » est effectuée par les protagonistes du mariage)
Cela est vraiment touchant. Pourtant à cette occasion, certains faits et gestes du passé remontent à la surface et troublent tel un jet de pierre plate sur la surface d'un lac le miroir lisse du vieux peintre Ono.
Kazuo Ishiguro nous a dépeint ici le portrait d'un homme tout en nuances, dont le côté sombre n'est pas escamoté et cela ne le rend qu'encore plus touchant.