Automne 39. Un jeune aspirant nommé Grange est affecté dans les Ardennes où il prend résidence dans une maison-forte cernée par la forêt, mais la guerre attendue tardant à se concrétiser, la rêverie s'installe, effritant peu à peu la réalité des choses et altérant la substance des jours...
Moins connu que le
Le Rivage des Syrtes, ce roman paru en 1958 ne lui cède pourtant rien question qualité. Chose exceptionnelle chez Gracq, l'intrigue se déroule ici dans un cadre historique parfaitement défini. Cela en fait-il pour autant une chronique réaliste de la "drôle de guerre"? Bien sur que non! Si le récit s'appuie sur des bases classiques, c'est pour mieux les saper ensuite. Au fur et à mesure que les pages défilent, Gracq poétise le réel, estompant l'un après l'autre les repères spatio-temporels auxquels s'accrochait le lecteur pour le forcer à s'enfoncer avec lui dans les brumes opalescentes de l'onirisme.
Mais se passe-t-il quelque chose dans ce roman? me direz-vous. Eh bien, à peine! Et le peu qui s'y passe n'est pas le plus intéressant... Tout comme chez Mallarmé la plus belle fleur est "l'absente de tout bouquet", chez Gracq l'attente de l'événement est plus belle que l'événement... Autant dire qu'un tel livre repose presque entièrement sur la qualité de son écriture... Mais quelle écriture, justement! Quelle extrême finesse dans cette prose dense, luxuriante, touffue, louvoyante, toujours à l'affût des sentiments les plus minuscules, des sensations les plus ténues. Gracq, littérairement, est très loin de Proust, et pourtant, à chaque fois que je le lis, je ne peux pas m'empêcher de trouver à son style quelque chose de proustien dans l'infinie subtilité de ses formulations et dans le déroulé précieux de ses phrases.
Ah, quel plaisir que de se laisser bercer par cette mer de mots... Une mer qui vous rejette à la dernière page sur le rivage du quotidien avec la mélancolie de devoir quitter un monde où l'on se serait volontiers attardé encore un peu...