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"Des milliers de lecteurs à travers le monde auraient payé cher pour être à notre place et nous, les deux nigauds, nous ne nous étions rendu compte de rien, du genre : "sympa, le pépé américain, tu ne trouves pas ?" Un jeune couple, lui écrivaillon trempant dans la pub, elle, agent immobilier remportant ses marchés grâce à la mise en valeur de sa poitrine, rencontrent en vacances Sebastian Bruckinger, un écrivain américain extrêmement célèbre qui fuit la renommée et se mure dans le silence. Le grand écrivain les invite chez lui...
À partir de cette trame où plane l'ombre de Salinger, Éric Neuhoff bâtit un roman comme il sait si bien les faire, un livre où la désillusion se cache sous des chemises Brooks Brothers et où le salut par la littérature fait figure de rédemption existentielle. Neuhoff a gardé ce style néo-hussard qui ravit et irrite à la fois, ce regard cruel, cet humour morbide, cinglant, mélancolique et surtout cette "futilité profonde", la marque de fabrique des adolescents géniaux dont on espère qu'un jour ils deviendront de grands écrivains. Éric Neuhoff a aujourd'hui plus de quarante ans, Un bien fou est son cinquième roman. --Denis Gombert
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Rien nest moins suspect que de dispenser sa connaissance sous couvert dun hommage. Grand prix de lacadémie française 2001,
Un bien fou traite dun écrivain dont luvre autant que lindividu a déjà fait couler beaucoup dencre. De fait, J.D. Salinger, en se retirant de la vie médiatique et publique, a attisé de nombreuses fantasmagories. Pour lheure, on retient surtout celle de William Kinsella qui dans
Shoeless Joe sappropriait le mythe avec magie, cohérence et ingéniosité. Eric Neuhoff choisit quant à lui de dessiner le contour de lhomme en négatif, dans une réalité physique et charnelle dénuée de toute aura, sinon celle de savoir voler la femme dun autre. Sous les traits de Sebastian Bruckinger, Salinger le reclus apparaît comme un homme assez ordinaire. Pourtant les mille et uns détails que nous donne lauteur, preuves dune documentation fouillée, soulignent une certaine forme de fascination que lécrivain porte à son aîné. Cest dans cet espace ambigu que Eric Neuhoff produit le meilleur, car alors même quil tente de fustiger sur place celui par qui le malheur est arrivé, il achoppe parfois dans sa violence laissant presque sourdre la jalousie coquette de lhomme trompé.
Ce qui fait un bien fou au narrateur cest la vengeance mûrement réfléchie dont on devine pourtant vite le motif et qui révèle sa banalité en toute dernière page. Sescrimant à maintenir la fausse angoisse dun coup de théâtre de dernière minute, le narrateur - créatif dans une agence de pub - semploie donc à écrire une lettre, longue. Son acrimonie autant que sa déroute sont prétextes à de multiples admonestations envers le voleur de femme, envers Maud - la femme déserteur -, envers le lecteur, envers le monde tout entier.
Ce qui ennuie le lecteur, malgré quelques passages drôles et émouvants, cest laspect catalogue du roman. Entre les tenues vestimentaires des protagonistes, les restaurants, les clins dils ou crocs-en-jambe aux collègues romanciers et les références littéraires, tout le bon goût très germano-pratin saffiche, sétale. Eric Neuhoff nen est point dupe et bien que ce type de liste soit presque sa signature, il parvient dans un soubresaut à faire une entourloupe au lecteur
«Je métais pourtant juré que, dans cette lettre, je nutiliserais aucun nom de marque. Je fais déjà trop ça dans mon métier» assène le narrateur.
Un bien fou se lit vite avec quelques bons moments et évoque à bien des égards le style de Frédéric Beigbeder
sinon quil fleure la modération et non les exagérations (certes parfois ratées mais parfois aussi jubilatoires de lauteur de
99F). --
S. Jeminet--