Les brises de la nuit ouest-africaine, intimes et timides, léchaient les cheveux, transperçaient les robes de coton avec une familiarité inconvenante, puis s'évanouissaient dans l'obscurité absolue. La lumière du jour se montrait elle aussi insistante, en beaucoup plus effronté et inconsidéré. Elle éblouissait, embrouillait la vue. Elle s'immisçait sous mes paupières closes, me tirait d'un lit qui ne m'appartenait pas et me lançait dans des rues toutes nouvelles.
Après avoir passé près de deux années au Caire, j'étais venue à Accra avec mon fils Guy, qui allait commencer ses études à l'Université du Ghana. Je comptais passer deux semaines dans cette ville chez l'ami d'un collègue, aider Guy à s'installer dans la résidence étudiante et me rendre au Liberia, où un poste m'attendait au ministère de l'Information.
Guy avait dix-sept ans et beaucoup de débrouillardise; j'avais trente-trois ans et beaucoup de détermination. Nous étions des Noirs américains en Afrique de l'Ouest, où, pour la première fois de notre vie, la couleur de notre peau était considérée comme normale et naturelle.
Guy, qui avait terminé ses études secondaires en Égypte, parlait bien l'arabe et jouissait d'une excellente santé. Il apprendrait rapidement une langue ghanéenne, jurait-il, et se tirerait très bien d'affaire tout seul. Au Caire, j'avais réussi comme journaliste et échoué lamentablement comme épouse, et la fin de mon mariage avait été marquée par un semblant de dignité en public et par un océan de larmes secrètes. Les pleurs derrière moi, désormais, je volais vers une nouvelle aventure. L'avenir recelait toutes les promesses.
Pendant deux jours, nous avions ri, Guy et moi. Nous contemplions les rues ghanéennes et riions. Nous écoutions les langues mélodieuses et riions. Nous nous regardions et riions aux éclats.
Le troisième jour, Guy, parti en excursion, fut blessé dans un accident de voiture. Il se fractura un bras et une jambe et se cassa le cou.
Les mois de juillet et août 1962 s'étirèrent, tels de gros hommes qui bâillent après un festin. Ils avaient tout lieu de jubiler, ceux-là, car ils m'avaient mangée tout entière. Avalée tout rond. Ils m'avaient vidée de mes forces vives, non pas avec précipitation, mais lentement, avec la patience obscène de ceux qui sont sûrs de leur victoire. Je devins une ombre dans les rues chauffées à blanc, un spectre sombre à l'hôpital.
Je ne tirais aucun réconfort du fait que les médecins et les infirmières qui rôdaient autour de Guy étaient noirs, ni de la compagnie des Noirs américains expatriés qui, mis au courant de notre malheur, venaient meubler les longues heures d'attente. Les allégeances raciales et les affinités culturelles ne voulaient plus rien dire.
Etonnant voyage dans le temps : ce cinquième volume autobiographique de la superstar de la littérature américaine (ses livres se sont vendus à plusieurs millions d'exemplaires) revient sur les années 1960, quand Maya croisait Malcolm X, Muhammad Ali et tant d'autres...
Elle admire toujours l'Afrique mais fait le tri dans les fausses valeurs et les préjugés, dont le fardeau «embrouille le passé, menace l'avenir et empêche de vivre le présent». Elle incarne magnifiquement les doutes et l'ambivalence de ce groupe d'expatriés idéalistes, capables de haïr leur pays et, dans le même souffle, d'être «étranglés par l'émotion» à la vue du drapeau américain. C'est l'époque, aussi, où les Noirs américains s'interrogent sur la forme que doit prendre la lutte dans leur pays. (Philippe Boulet-Gercourt - Le Nouvel Observateur du 3 novembre 2011 )