Extrait
Frontière franchie
Cet homme était seul dans la nuit. Il passait comme un loup entre les blocs de glace entassés par les froids d'un long hiver. Son pantalon doublé, son «khalot», sorte de cafetan rugueux, en poil de vache, sa casquette à oreillettes rabattues, ne le défendaient qu'imparfaitement des atteintes de l'âpre bise. De douloureuses gerçures fendaient ses lèvres et ses mains. La pince de l'onglée lui serrait l'extrémité des doigts. Il allait à travers une obscurité profonde, sous un ciel bas dont les nuages menaçaient de se résoudre en neige, bien que l'on fût déjà aux premiers jours d'avril, mais à la haute latitude du cinquante-huitième degré.
Il s'obstinait à ne pas s'arrêter. Après une halte, peut-être eût-il été incapable de reprendre sa marche.
Vers onze heures du soir, cet homme s'arrêta cependant. Ce ne fut pas parce que ses jambes lui refusaient le service, ni parce que le souffle lui manquait, ni parce qu'il succombait à la fatigue. Son énergie physique valait son énergie morale. Et, d'une voix forte, avec un inexprimable accent de patriotisme :
«Enfin... la frontière... s'écria-t-il, la frontière livonienne... la frontière du pays !»
Et de quel large geste il embrassa l'espace qui s'étendait devant lui à l'ouest ! De quel pied assuré il frappa la surface blanche du sol comme pour y graver son empreinte au terme de cette dernière étape !
C'est qu'il venait de loin, de très loin - des milliers de verstes, entre tant de dangers bravés par son courage, surmontés par son intelligence, vaincus par sa vigueur, son endurance à toute épreuve.
Depuis deux mois en fuite, il se dirigeait ainsi vers le couchant, franchissant d'interminables steppes, se condamnant à de pénibles détours, afin d'éviter les postes de cosaques, traversant les rudes et sinueux défilés des hautes montagnes, s'aventurant jusqu'à ces provinces centrales de l'Empire russe où la police exerce une si minutieuse surveillance ! Enfin, après avoir, par miracle, échappé aux rencontres où il eût peut-être laissé sa vie, il venait de s'écrier :
«La frontière livonienne... la frontière !»
Revue de presse
A la manière de ces romans russes qui ne nous laissent approcher leur intrigue qu'après de nombreuses pages,
Un drame en Livonie tarde un peu à se dévoiler. Le livre commence par nous jeter dans des univers différents et apparemment sans familiarité, avant de nous en livrer les corrélations. Le choix de cases irrégulièrement réparties au fil des pages, de bulles carrées habitées par du texte dactylographié de hauteur variable ajoute à l'impression de confusion qui préside aux premières pages.
Passée cette introduction un peu touffue, chaque personnage prenant sa place, le lecteur est happé par l'univers du drame. L'histoire se déroule dans la Russie de la fin du siècle dernier. Ecrit par Jules Verne en 1904 (un an avant sa mort),
Un drame en Livonie met en scène des personnages habités par la passion et le sens de l'honneur. Le professeur Nicolef est accusé d'un crime dont il se proclame innocent, sans pour autant donner aucune explication sur l'étrangeté de son comportement : alors qu'il voyageait incognito, un garçon de banque convoyant une grosse somme d'argent a été assassiné et détroussé dans l'auberge où il passait la nuit en sa compagnie. Sommé de dévoiler les raisons de sa présence dans l'auberge et malgré les dangers qu'il encourt, le professeur reste obstinément coi.
Sur fond de drame politique, l'intrigue se déroule de témoignage inattendu en rebondissement surprenant. D'abord desservi par le graphisme un peu luxuriant, le récit romanesque (tiré d'un fait-divers authentique) s'y amalgame finalement pour emmener le lecteur dans un univers onirique et envoûtant. La beauté du dessin, le choix de couleurs, la qualité des cadrages et l'originalité de la mise en page font de
Un drame en Livonie une uvre à la hauteur de la création originelle de Jules Verne.--
Laure de Montalembert-- --
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--Ce texte fait référence à une édition épuisée ou non disponible de ce titre.