Le film commence à l'aéroport de Roissy, Bruno Calgagni y débarque des États-Unis et il est aussitôt cueilli par deux policiers en civil qui l'attendent pour de "simples formalités" : ainsi apprend-on qu'il vient de purger une peine de cinq ans dans une geôle américaine pour détention et trafic de drogue, il fut donc toxicomane s'il ne l'est plus.
Dès cette scène introductive, Patrick Dewaere crève l'écran et il ne cessera de le crever jusqu'à la poignante image finale dont je ne dirai rien.
Cet acteur prodigieusement doué, cet homme dont le charisme se nomme instinct, animalité, intelligence, sensibilité, grâce, naturel et intériorité, irradiés par un visage d'ange révolté et un corps d'athlète fragile, ne pouvait pas trouver plus clairvoyant, plus compréhensif, plus tendre, plus révélateur ni plus anoblissant regard sur lui porté que celui de Claude Sautet, un spéléologue de l'humain, de la condition humaine et de l'humanité.
Je ne saurais dire si ce rôle du "Mauvais fils" est le plus grand ou le meilleur de Patrick Dewaere mais il est à mes yeux le plus beau et le plus bouleversant.
Avec le sens incomparable du récit cinématographique en images simples mais puissantes de Claude Sautet et avec le don extraordinaire de véracité de Patrick Dewaere, une scène aussi anodine qu'un petit déjeuner pris au comptoir d'un bar d'aéroport devient anthologique : ce premier petit déjeuner français dévoré par Bruno accompagné par un policier, on le savoure avec lui, le café et les croissants ont une odeur exaltante, celle du retour chez soi après un exil erratique ; la cigarette brune sans filtre dégustée par Bruno comme un calumet de la vie a une odeur enivrante, celle du renouveau possible, cette scène est géniale, grâce à Claude Sautet et à Patrick Dewaere.
Toutes formalités accomplies, Bruno va surprendre son père au saut du lit, il ne l'a pas avisé de son retour.
Ce père ouvrier et veuf (admirable Yves Robert) vit dans un logement sans charme ni chaleur, un logement utilitaire d'ouvrier veuf, ce logement triste et sans âme est carcéral, reflet sans grilles ni cadenas de la prison quittée par Bruno.
On comprend immédiatement que ce n'est pas seulement le choc de la surprise qui pétrifie le père ouvrant la porte à son fils : grâce à Claude Sautet et à Yves Robert, on perçoit immédiatement que le retour inopiné du "mauvais fils" est perturbant et anxiogène pour ce père ouvrier et veuf.
Mais une fois la porte refermée, Claude Sautet nous montre cette étreinte spontanée entre le père et le fils, une étreinte sans mot, seulement deux visages démolis par l'émotion, alors on comprend immédiatement aussi qu'il est bien question d'amour entre ce père et ce fils, même si leur amour est gravement blessé et malade de son histoire.
Et il en est ainsi durant tout ce film magnifique : on comprend tout avec des scènes et des images instantanées, lapidaires, simples mais puissantes, rien n'est lourdement exposé ni imposé, Claude Sautet nous prend à la gorge sans nous étouffer.
On comprendra immédiatement que le fantôme de l'épouse et de la mère disparue quand Bruno était au loin est l'abcès névrotique de cette relation flinguée entre le père et le fils et qu'il faudra bien le crever, cet abcès.
Cela nous est donné avec une subtilité du trait et une économie de moyens qui n'appartenaient qu'à Claude Sautet, ici servi par un Patrick Dewaere sublime, illuminé par une aura où l'on entrevoit quelque chose de Gérard Philipe et quelque chose de Montgomery Clift, mystérieuse parenté entre les êtres placés sous le signe du talent fulgurant et de la vie déchirée.
Le renouveau, qui est au coeur du film, passe par l'ordalie : puissant message.
Bruno va rencontrer Catherine (remarquable Brigitte Fossey), la femme qui le sauvera alors qu'elle a besoin d'être sauvée, il devra la suivre et l'accompagner dans le gouffre pour que, tombés ensemble au fond du gouffre, ils accèdent ensemble au renouveau après une descente aux enfers initiatique.
Entre eux deux, instigateur et protecteur du renouveau, le personnage lumineux du libraire esthète, érudit, collectionneur et altruiste, Adrien Dussart (merveilleux Jacques Dufilho), qui embauche des paumés à la dérive dans sa librairie emplie d'éditions rares, qui les nourrit de bons repas en leur faisant écouter La Bohème de Giacomo Puccini, qui s'applique à leur donner la beauté de son monde pour les aider à sortir de la laideur du leur, qui les emmène à la mer, à... la mère, dirait le psychanalyste, quand Patrick Dewaere se dénude soudain pour plonger depuis le ponton dans l'eau glacée de la Manche, encore une scène géniale.
Bien sûr, ainsi que l'observe justement un commentateur, on pourrait objecter qu'il y a quelques clichés dans le personnage du libraire homosexuel et fou d'opéra mais s'agit-il vraiment ici de clichés quand on peut comprendre que dans ce film magnifique, Claude Sautet nous parle des incompris et des réprouvés ?
La superbe tirade d'Adrien Dussart qui "rêve" d'un monde dans lequel "tout le monde serait homosexuel" le dit bien.
Non, on n'est pas dans le cliché.
On est dans la vie, la vraie : ordinaire, complexe, douloureuse, belle.
Ce film magnifique est un hymne à la vie magnifiquement chanté par des voix cassées.