La plupart des commentateurs ont déjà parfaitement mis en évidence les nombreuses qualités des 4 premières saisons de cette passionnante série qui couvre (pour le moment) la période 1940 / 1942 et devrait, à terme, couvrir les 4 années d'occupation allemande : le scénario est d'une grande richesse et d'une rare intelligence ; les personnages sont solidement construits et composent un panel assez représentatif des comportements humains observables en cette période complexe et tragique de notre histoire ; la réalisation, sobre et d'une facture plutôt classique (qui convient bien au sujet) est très soignée ; les moyens mobilisés sont considérables (décors, costumes, uniformes, véhicules et accessoires d'époque...).
Enfin (et même surtout) les comédiens sont vraiment excellents. Une exception toutefois dans ce registre : Marie KRAMER (qui interprète Lucienne, la jeune institutrice) que je trouve ici et là quelque peu "coincée" et empotée dans son jeu, dont le trop mince filet de voix n'est pas toujours bien audible et qui ne sait pas sourire autrement que dans un rictus crispé. Une erreur dans la distribution des rôles. Mais bon, ça n'est là qu'un avis très personnel'.
Je voudrais donc plutôt insister sur d'autres qualités de cette série. J'en vois au moins deux.
1° Une fresque historique juste et rigoureuse :
Sur ces "années noires" de l'occupation allemande, le cinéma français a produit de nombreux films de fiction depuis plus de 60 ans, dont un bon nombre de grande qualité du point de vue artistique. Je pense notamment à des œuvres telles que "L'armée des ombres", Section spéciale", "Le dernier métro", "Le vieux fusil", "Lacombe Lucien", "Monsieur Klein", "Les guichets du Louvre", "Au revoir les enfants", "L'armée du crime", etc. Réalisateurs et comédiens de talent, solides scénarios. Rien à redire de ce côté. Mais la plupart de ces films ne s'intéressent qu'à un ou quelques personnages et à leur sort particulier dans la tourmente de l'occupation allemande. Certes, ce choix ne manque pas d'intérêt dramatique mais la dimension historique s'accommode mal d'une approche qui se focalise sur un seul personnage. Ce qui fait l'intérêt de la série c'est justement son approche à l'échelle collective d'une petite société. Celle d'une collectivité communale française. Je crois d'ailleurs plus juste de parler d'une "commune" que d'un "village", car Villeneuve (commune fictive) semble être plutôt un gros bourg de 1 000 à 1 500 habitants (il s'agit d'une sous-préfecture, comme l'atteste le personnage du sous-préfet) qu'un village rural de quelques centaines d'âmes. Les réactions de cette collectivité aux événements, les interactions entre les nombreux personnages donnent aux auteurs la possibilité de nous offrir une magistrale leçon d'histoire sur ce que furent la vie, la condition et les comportements des français sous l'Occupation, dans toute la diversité de leurs réactions.
Un sous préfet, un maire, un curé, des médecins, des enseignants, des policiers, des gendarmes, des patrons, des affairistes, des trafiquants, des politiciens, des ouvriers, des commerçants, des domestiques, des paysans, des prostituées, des Résistants (gaullistes et communistes), des agents de Londres parachutés, des clandestins, des soldats français démobilisés (ou déserteurs), des "maréchalistes", des collaborateurs (depuis le simple opportuniste jusqu'au pro-nazi convaincu), des juifs (français et étrangers), sans oublier les enfants et bien évidemment les Allemands (soldats et officiers de la Werhmart et des SS), bref, tout ceux qui composaient la société française de cette époque sont ici impliqués d'une manière ou d'une autre dans la tragédie du régime vichyste. Dès lors, il s'agit d'une formidable fresque historique donnant à ceux qui n'ont pas vécu ces années (dont je suis) l'occasion d'en mieux saisir le caractère dramatique et d'en mieux comprendre les mécanismes et l'extrême complexité.
La présence de l'excellent Jean-Pierre AZÉMA, historien spécialiste de la seconde guerre mondiale et plus particulièrement du régime de Vichy et de la Résistance, en qualité de conseiller historique de la production, n'est sans doute pas pour rien dans la justesse de cette magistrale restitution.
Non seulement les protagonistes sont au complet mais tous les aspects de l'occupation sont traités : la collaboration, la résistance, la ligne de démarcation, les rafles, l'internement et les déportations des juifs, la délation, la pénurie, le marché-noir, les trafics en tout genre, le couvre-feu, la propagande vichyste, les complicités des autorités administratives et policières avec l'occupant, les arrestations arbitraires, la torture, l'invasion de la zone libre, le STO, la trahison, l'audace, la douleur, le courage, la lâcheté, la peur'... Nul doute que les prochaines saisons, qui traiteront des années 43 et 44, aborderont aussi la question de la milice et de l'épuration. Rien n'est oublié et le tableau est complet. Pratiquement conçue comme un véritable documentaire historique, cette série n'en est pas moins une authentique fiction, captivante, émouvante et dont certaine scènes sont absolument bouleversantes (la mort de Judith Morhange, par exemple).
2° Le refus du manichéisme simplificateur :
Comme chacun le sait désormais, le récit de l'occupation développé dans l'après-guerre (et ce jusqu'en 1970 !) a tenté d'accréditer la légende d'une France massivement résistante et globalement héroïque. Il s'agissait même de faire croire que Pétain avait joué un double jeu avec Hitler, que sa collaboration était feinte et qu'elle n'était destinée qu'à épargner des souffrances au français. Il a fallu attendre l'œuvre courageuse de Marcel OPHULS,
Le chagrin et la pitié: Chronique d'une ville française sous l'occupation (documentaire réalisé en 1969 et sorti sur les écrans en 1971) et le retentissement du livre de l'historien américain Robert O. PAXTON
La France de Vichy: 1940-1944 (traduit et publié en France en 1973) pour affronter enfin la vérité. Non, Pétain ne fut pas le "bouclier" protégeant les français des horreurs du nazisme. Non, la collaboration ne fut pas une ruse destinée à abuser l'ennemi mais bel et bien un acte d'adhésion sans réserve à l'idéologie nazie. Oui, Pétain, Laval, Bousquet et tant d'autres, purs produits de l'extrême droite française, furent de fervents supporter de l'hitlérisme et les complices du nazisme. Oui, le corps préfectoral, les magistrats, la police et la Gendarmerie de "l'État français" participèrent activement, et de leur propre initiative, à la déportation et à l'extermination des juifs d'Europe, et avec un zèle qui étonnait jusqu'aux SS. Oui, la Milice, ramassis de criminels et d'assassins dévoués au nazisme, persécuta, tortura, et tua au nom de la "Révolution nationale" et sous la protection de Pétain. Oui, par lâcheté ou par indifférence, une grande majorité de français furent les complices actifs ou passifs des exactions commises sur ordre de Vichy. Et la période dite des "années noires" forme une tâche honteuse dans la longue histoire de notre pays, une infamie dont nous devons comprendre la génèse, connaître le déroulement, et que nous devons affronter, assumer et ne jamais oublier.
Car sous l'occupation allemande, la France n'était pas divisée entre les "bons" et les "méchants". Dans cette situation politique et sociale d'exception la répartition des rôles et le choix d'un camp ne furent pas aussi simples et tranchés qu'on a voulu nous le faire croire après coup. Ces 4 années d'épreuve ont été un puissant révélateur des caractères de ceux qui en furent les protagonistes et c'est au fil des mois que chacun, peu à peu, sous la pression des évènements autant que sous celle de ses propres convictions et de ses forces ou de ses faiblesses personnelles, glisse progressivement dans le camp de la collaboration ou dans celui de la résistance (voire dans celui de l'indifférence comme le chef d'entreprise, Raymond Schwartz).
"Un village français" a l'immense mérite de nous donner à voir comment s'opère ce cheminement tortueux des individus au sein d'un collectivité et comment la dimension sociale de chaque individu constitue un facteur déterminant de ses choix.
De plus, les "méchants" s'y montrent parfois capables de compassion et de générosité.
Lire la suite ›