Il s'agit d'un récit autobiographique sur la découverte d'Israël en 10 jours par une jeune femme. Sarah Glidden a 27 ans quand elle décide de profiter d'un programme de découverte d'Israël financé par des donateurs pour faire découvrir le pays à de jeunes juifs du monde entier (programme appelé Taglit). Le principe est le suivant : sous réserve que l'individu puisse justifier de son judaïsme (au moins culturel par un parent juif), il bénéficie d'un séjour en groupe avec guide de 10 jours, tous frais payés. Le récit commence le jour du départ, avec les derniers objets à mettre dans la valise, puis les retrouvailles avec sa copine Melissa à l'aéroport et la prise en charge au sein du groupe. Sarah Glidden met en scène un compte-rendu des différents déplacements du groupe, des commentaires des différents guides, des lieux visités, de ses réactions par rapport à ce qu'elle voit, ce qu'on lui raconte et les individus qu'elle rencontre. Le récit se termine le lendemain de son départ d'Israël.
Sarah Glidden joue la carte de la sincérité tout au long de ce récit. Elle explique rapidement dans quel état d'esprit elle s'est inscrite à ce programme : des convictions politiques plutôt de gauche (la gauche américaine, tout est relatif), une culture juive peu approfondie (elle ne semble pas pratiquante) et un a priori négatif envers l'état d'Israël qui pratique une politique agressive vis-à-vis de ses voisins. Le récit est linéaire, il suit les différentes étapes du voyage : un kibboutz, le plateau du Golan, le lac de Tibériade, Tel Aviv et Jaffa, le camp des Bédouins et Massada, et pour terminer Jérusalem avec ses différents quartiers et le Mur des Lamentations. À chaque fois, Glidden retranscrit les discours du guide et des intervenants, ainsi que ses propres réactions par rapport à ses connaissances et par rapport à ses émotions.
De fait cet ouvrage comprend quelques éléments historiques limités sur Israël, limités parce que l'objectif de Glidden n'est pas de transformer son récit en cours magistral. Sont ainsi évoqués les destructions du Temple de Jérusalem, la Guerre des Six Jours, la création de cet état en 1948, l'installation des premiers pionniers au début du vingtième siècle (l'aliyah laïque à partir de 1881, la poésie de Rachel Bluwstein Sela), le sort des peuplades bédouines, le mandat britannique de 1917 à 1948, l'instauration de l'hébreu comme langue vivante, etc.
Sarah Glidden a composé les souvenirs de son voyage en une découverte didactique du pays. Le lecteur la suit en compagnie de sa copine Melissa, en train d'absorber ce qu'elle voit et de s'interroger sur certains des éléments. Ce récit est agréable pour plusieurs raisons. Tout d'abord, Sarah Glidden n'est pas blasée et elle ne souhaite pas donner une leçon à son lecteur ou le convaincre à tout prix. Elle prend bien soin d'adopter une narration qui ne laisse pas de place à l'interprétation : c'est son expérience de voyage qui n'a pas de vocation à être universelle. Ensuite elle prend le temps d'écouter ce que les autres lui disent sans être contre par principe. Elle émet régulièrement des réserves liées à la partialité de ses interlocuteurs, mais elle prend chaque témoignage comme une pièce supplémentaire dans une situation complexe, en le présentant comme un point de vue lié à l'expérience de la personne qui s'exprime. Elle ne se focalise pas sur les figures historiques de l'état d'Israël, mais sur la vie des habitants et sur la manière dont l'histoire a façonné leur cadre de vie. Elle insère des éléments historiques et culturels qui prennent parfois le pas sur les découvertes, mais qui évitent de rester au niveau du tourisme de masse. Et elle donne envie d'en savoir plus (même à un individu comme moi pour qui l'histoire reste une corvée fastidieuse). Les 2 cases consacrées à l'hébreu comme langue vivante suscitent des questions sur les modalités pratiques de son instauration. Et elle évite les questions de religions, la plupart du temps (heureusement parce que ses explications sur la fondation du Temple de Salomon ont dû mal à intégrer la dimension religieuse sans la rendre risible).
Sarah Glidden a choisi un graphisme très personnel pour mettre en image son périple à travers ce pays. Elle utilise un style qui évoque la ligne claire pour les individus et les visages. Chaque personne est reconnaissable malgré le peu de traits distinctifs. Par exemple pour distinguer Sarah de Melissa, il suffit de savoir que l'une est souvent coiffée avec une petite queue de cheval et porte un vêtement vert, et l'autre porte des lunettes et un vêtement violet. Cet aspect simpliste facilite la projection du lecteur dans ces personnages qui ne présentent pas beaucoup de traits distinctifs. Les décors sont également rendus dans des formes simples, mais toutefois assez détaillée pour l'on puisse distinguer un endroit d'un autre et reconnaître les lieux plus ou moins touristiques. De ce fait l'immersion en terre israélienne est complète, sans pour autant tomber dans les cartes postales touristiques. Le dispositif graphique qui permet de contourner l'écueil du simplisme et des images naïves et enfantines, réside dans le choix de la mise en couleurs. Glidden a indiqué elle-même dans des interviews qu'elle a eu du mal à trouver la technique qui permettrait d'apporter les nuances nécessaires aux illustrations. Elle a finalement opté pour l'aquarelle dont les teintes pâles se marient parfaitement au style des dessins, tout en leur apportant une subtilité liée aux variations de teintes dans une même nuance. Du coup les illustrations sortent du registre amateur et enfantin pour retranscrire les jeux de lumière et les ambiances de chaque site.
Sarah Glidden a réussi à m'intéresser à ce voyage organisé, renforcé par des éléments d'histoire et de géopolitique auxquels je suis généralement hermétique. Son récit bâti sur des scènes prosaïques maintient une forme de suspense quant à l'évolution du positionnement idéologique et moral de sa narratrice. Et elle évite l'écueil de la donneuse de leçon, ainsi que celui du voyage organisé superficiel. J'ai beaucoup apprécié de découvrir avec elle une partie des aspects de ce conflit complexe et j'ai même été recherché des renseignements complémentaires pour voir une vision plus complète de certains éléments.