James Ellroy est un auteur radical. Les différents commentaires à propos de son UNDERWORLD USA montrent à quel point on peut adorer ou détester ce type. J'ai cru comprendre que pas mal d'internautes n'avaient lu que celui-là : fatale erreur ! Aucune suffisance dans mes propos, mais pour comprendre et apprécier Ellroy, il est fortement conseillé de lire les romans dans l'ordre chronologique. D'abord pour en apprécier le style, qui évolue, prend tout son sens, et surtout pour appréhender les personnages, que l'on retrouve tout au long de son oeuvre. Le quatuor de Los Angeles est une somme, une oeuvre incontournable du roman noir américain. Quatre pavés d'une rare violence, d'une noirceur absolue, qui se suivent, et couvrent 20 ans de l'histoire « secrète » des USA. James Ellroy a ensuite enchainé avec trois autres romans, partant du même principe : AMERICAN TABLOID et AMERICAN DEATH TRIP, et celui-ci. Chaque roman commence là où le précédent finit, pratiquement à la minute près. Raconter son pays, en regardant par la serrure des toilettes... Un point de vue comme un autre... Et Ellroy déballe tout, les coups tordus, les complots, les coulisses des élections, la mainmise des parrains de la mafia, les trafics de dope ou d'armes orchestrés par la CIA, supervisés par le FBI avec la complicité du LAPD, le détournement des lois anti-trust pour faciliter l'implantation de casinos, d'hôtels, le blanchiment d'argent sale, l'instrumentalisation des syndicats...
Dans ce tome, on approche au plus près l'élection de Nixon, les tentatives de déstabilisation du régime cubain, via la république Dominicaine, et les tentatives pour discréditer les mouvements liés aux Black Panthers. Et une fois de plus, Ellroy mêle fiction et réalité. Nixon (le barbu), Hoover (la vieille tante), Hughes (le Drac) sont des figures réelles, mais aussi tous les parrains mafieux (Giancana...), et Sal Mineo, ou Don Crutchfield qui ont vraiment existé (et sans doute beaucoup d'autres que je ne connais pas). A cela Ellroy vient greffer ses personnages imaginaires, et plus vrais que natures, que l'on a vraiment plaisir à retrouver, toujours aussi complexes, riches, ambigus. Mention spéciale à Célia, Joan, impératrice rouge, insaisissable et mystérieuse.
UNDERWORLD USA ne s'arrête pas à l'évocation d'une période (1968-72), c'est aussi un éblouissant roman policier, qui commence par un hold-up sanglant, fil rouge de l'intrigue. Et des différentes enquêtes qui s'y rapportent. Car chez Ellroy, tout le monde cherche à comprendre. On lit des rapports, on fouille des dossiers, des fichiers, sans arrêts, des milliers de pages, photos, documents. Et puis il y a les filatures, les écoutes, micro planqués, téléphones piégés. Toujours gratter, vérifier, comparer, jusqu'à l'épuisement. Chacun prend mille précautions, s'épie, se protège, truande. Le lecteur est paumé ? Pas tout à fait. Il participe, tisse les liens, cherche aussi. Ellroy orchestre les rebondissements avec maestria, les connexions apparaissent, le puzzle se met en place. Ellroy n'hésite pas à sacrifier ses personnages que l'on pensait indéboulonnables, ou immortels. Le rouleau compresseur est en marche, le train file à toute vapeur, et il est conseillé de bien se tenir pour rester debout !
Outre ses intrigues tentaculaires, et ses personnages entiers, le style littéraire d'Ellroy participe au succès de ses romans. Ces dernières années, ce style se faisait plus télégraphique, réduit à quelques mots par phrases, onomatopées. AMERICAN DEATH TRIP montrait à mon sens les limites d'un tel exercice, si ramassé que le lecteur ne savait plus qui parlait, qui faisait, qui agissait. UNDERWORLD USA renoue avec une veine plus fluide, plus lisible. Mais cela va toujours aussi vite. Aucun temps mort, aucune description inutile, pied au plancher. Rarement un auteur aura su traduire en quelques mots la moiteur d'une chambre d'hôtel, la douleur de recevoir une bastos, l'euphorie procurée par une prise d'amphet, le désir des corps, la fatigue physique, la lassitude de ses personnages qui pataugent dans un univers nauséabond qu'ils ont eux-mêmes créé, parler des cauchemars, fantasmes, délires en tous genres (les trip Vaudous). Il sait orchestrer les coups de théâtre, maintenir la pression, pousser ses créatures jusque dans leurs derniers retranchements, les mettant face à leur contradictions. Comme à l'ordinaire, il mêle le récit principal, aux extraits de journaux intimes, aux extraits de documents classés confidentiels FBI, aux retranscriptions de conversations téléphoniques. Autant de points de vue qui se télescopent, et participent à cette ambiance de suspicion, de paranoïa, d'urgence.
Et le lecteur ne doit pas s'offusquer les injures qui fleurissent à chaque pages sur telle ou telle communauté. Négro, bamboulas, tantouze, coco... Tout le monde en prend pour son garde. Que cela reflète ou non les opinions de l'auteur importe peu. Il traduit à merveille une époque, les tensions et tiraillements d'une société en pleine (r)évolution. Quand les types du KKK lynchaient un Noir, ils ne lui demandaient pas la permission avant. Ellroy ne fait que restituer ce climat de violence, de haine, les affrontements idéologiques.
En résumé.
1) Si vous ne connaissez pas James Ellroy, lisez ses premiers romans, et surtout le quatuor de Los Angeles, dans l'ordre : LE DALHIA NOIR, LE GRAND NULLE PART, L.A. CONFIDENTIAL, WHITE JAZZ. Attention, lecture éprouvante.
2) Si vous connaissez déjà Ellroy, reprenez sa trilogie à partir d'AMERICAN TABLOID.
3) Les autres... inutile de vous convaincre de dévorer cet ultime (?) épisode.