Une femme disparaît (1938) est le 22è film d'Hitchcock tourné en Angleterre, entre Jeune et Innocent et La taverne de la Jamaïque, soit l'avant-dernier avant de partir en Amérique.
Ce film sympathique se rattache à la série de films d'espionnages qu'Hitch tourna quelques années avant la guerre. Mais si les productions d'époque sont lourdes de messages prémonitoires, de politique nationaliste et de morale, Hitchcock s'en démarque avec brio en prenant ses distances avec toute propagande appuyée.
L'humour apparaît ainsi comme une donnée majeure tout au long du déroulement de l'intrigue, même s'il a tendance à se faire de plus en plus discret au fur et à mesure de son déroulement. Il prend sa source directement dans le théâtre de boulevard dont Hitch était si friand (comique de situation) : le vent souffle si fort qu'il pousse la porte d'entrée et cogne les personnes qui se trouvent derrière; au mur de l'hôtel suisse se trouve un coucou typique dont le mécanisme fait sortir un oiseau jouant du clairon; le maître d'hôtel débordé baragouine dans toutes les langues et court partout; un des deux amis se cogne régulièrement la tête sur les énormes poutres qui traversent l'écran; ceux-ci ne semblent intéressés que par les résultats d'un match de cricket; les danseurs folkloriques dansent poussivement sur l'accompagnement de clarinette du héros positif; mais le sommet humoristique se trouve dans la scène de combat dans un wagon du train entre l'illusionniste et le jeune couple à venir : toute une ménagerie animalière y participe en tant que spectatrice : un veau caché dans une malle, trois lapins dans un chapeau regardent apeurés le combat puis rentrent vite se cacher au fond de leur abri, des pigeons volettent tant et plus; l'illusionniste rembarré à coup de pied aux fesses, passe dans une armoire à fond pivotant, se retrouve dans une malle à double fond et disparaît comme par magie.
L'érotisme et l'homosexualité font une apparition discrète : les trois jeunes femmes en déshabillé de nuit dont une monte sur une table (on voit uniquement ses jambes dénudées) alors que le serveur se trouve à hauteur de ses genoux; les deux amis dans le même lit, même s'ils s'y trouvent par nécessité, dont l'un est torse nu alors que son pyjama pend à côté de lui, puis l'autre se lève et se retrouve en caleçon face à la bonne qui lui souhaite de manière malicieuse bonne nuit. Enfin, l'inoubliable plan très buñuélien de la fausse religieuse-espionne aux bas en nylon et chaussures à talon, à rattacher à l'anticléricalisme viscéral du cinéaste.
Hitchcock base son film sur plusieurs thématiques : la musique, le sommeil, la mémoire, l'illusion, tous évidemment liés à l'espionnage et à la politique des États, pour lui éternels sujets de méfiance.
Le héros positif étudie les chants folkloriques et joue de la clarinette; le chanteur de sérénade chante avec une guitare la mélodie servant de message codé qui sera transmise par la vieille dame au héros mais dont celui-ci n'arrivera pas à se souvenir le moment voulu. Dans l'hôtel, les pensionnaires trouvent difficilement le sommeil en partie à cause du tapage musical intérieur et extérieur. La disparition de la vieille dame est mise en doute par tous les passagers du train où se passe la moitié de l'action : elle est prise pour une demi-folle et personne ne la croit. Elle finit par croire qu'elle a elle-même rêvé. La fausse malade enturbannée est substituée à la vieille dame endormie artificiellement. Un des complices est un illusionniste professionnel.
On retrouvera d'autres thèmes récurrents des films d'Hitchcock : les lunettes perdues et les lunettes brisées, le train, le voyage, les escaliers, les ombres portées issues de l'expressionnisme allemand (lors du meurtre du chanteur des rues par exemple), le faux coupable, le monde du théâtre et ses accessoires, les oiseaux (un oiseau en cage dès les premiers plan, plus tard les pigeons affolés lors du combat dans le train), la nourriture (et son manque dans l'hôtel suisse) et la boisson : celle-ci est particulièrement bien mise en avant lorsque le faux docteur croit qu'il fait boire au couple un somnifère mortel et qu'on les voit en énorme premier plan; plus tard, un cognac sera servi à la « religieuse »; la vieille dame boit du thé comme un élixir de longue vie.
Le traitement sonore mérite toute notre attention : comme dans quelques-uns de ses films, Hitchcock l'utilise à contre-sens. Sa puissance masque un renseignement (le nom de la vieille dame est inaudible lorsque le train siffle avant de passer sous un tunnel) ou stresse le spectateur dans des moments critiques (par exemple, la jeune femme tire la sonnette d'alarme et par un jeu de caméra subjective nous tombe dessus). La caméra suit un mouvement typiquement hitchcockien au premier plan : en un long travelling avant, elle passe de l'extérieur enneigé à l'intérieur de l'hôtel. Plus loin, les illusions de la jeune fille sont l'occasion de créer des images « subliminales » en forme d'hallucinations visuelles.
Enfin, deux phrases méritent toute notre attention : « Je ne crois pas qu'il faille juger un pays d'après sa politique. Après tout, nous, les Anglais, sommes-nous aussi biens que nous en avons l'air ? » dit la vielle dame. Plus tard, un acteur dira : « Pacifistes ? Je ne vous félicite pas. Les premiers chrétiens ont essayé et ils l'ont regretté ! » Ainsi Hitchcock pensait la politique...
Le cinéaste apparaît à 89 minutes : sur le quai de la gare de Victoria Station, il traverse rapidement de droite à gauche en tenant une minuscule valise à la main gauche et un chapeau melon à la droite !