Ce texte bouleversant l'est pour plusieurs raisons. Tout d'abord, Vénus Khoury-Ghata est une grande poètesse.
"La maison était au bord d'une route comme
au bord des larmes
ses vitres prêtes à éclater en sanglots"
écrit-elle en exergue à ce puissant récit intime où elle nous fait entrer dans son passé, Beyrouth des années 50, la maison aux orties où vivent sa mère admirable, son père violent et inattendu, ses soeurs et son frère à qui elle s'adresse dans de longs passages fulgurants de beauté et d'émotion, en italique.
Ce frère rimbaldien victime de l'incompréhension paternelle est brisé par des années passées en asile psychiatrique où les electrochocs accomplissent leur effet délétère. Libéré grâce à la guerre civile, en 75, la mère le récupère sous la mitraille "accroupi derrière le portail géant, en pyjama, dix années d'asile t'ayant éloigné de tes vêtements".
Vénus Khoury-Ghata nous emmène très loin dans les sensations. J'ai pensé à Duras et à Proust. Et puis, cette histoire qui la hante, celle du frère maudit, celle d'une lettre jamais ouverte (poète, ce frère, lui aussi), celle d'une prédiction comme dans les textes antiques: "cette fille aura trois pays, épousera trois hommes et parlera trois langues. Elle enfermera la troisième dans des livres", est inoubliable et unique.
Pour notre bonheur, cette troisième langue enfermée dans les livres est la poésie qui jaillit de chaque phrase.
"La maison aux orties" est pour ainsi dire la suite de "Une maison au bord des larmes". J'avais commencé par ce premier, une merveille. Impossible de ne pas tout relire maintenant.
Vénus Khoury-Ghata aime les chats et les livres. En fait, je crois qu'elle n'a jamais quitté le Liban bien que vivant à Paris.
"Tirer le passé par la crinière pour le ramener en arrière avec sa horde de morts et de vivants ne servirait à rien. Le temps ne se retourne pas comme un gant, et les êtres ne peuvent être indéfiniment lancés comme des dés. D'ailleurs ils ont tous disparu de ta vie." Elle s'adresse à son frère à la fin, quand il ne reconnaît pas la maison.
Elle a su rendre hommage à ses morts.
C'est une grande, belle lecture qui met les larmes aux yeux. Ce livre est dédié à sa mère qu'elle imaginera dans "La maison aux orties" penchée sur son épaule, analphabète, lui dictant "ses espoirs et ses désillusions".