Extrait
Assis dans le couloir vernis, devant le bureau de Lehrer, Felsen observait deux soldats en tricot de corps et pantalon de corvée qui nettoyaient les angles avec des brosses trop petites. Deux fois, au cours des quinze dernières minutes, un sergent était venu leur botter les fesses et saluer Felsen, mal à laise dans luniforme de SS-Hauptsturmführer. Un officier dordonnance sortit de la pièce et lui fit signe dentrer. Felsen salua le Gruppenführer. Dun hochement de tête, Lehrer lui indiqua une chaise à dos droit de lautre côté dune table de travail incrustée de cuir noir.
Bien
Vous nignorez certainement pas que les SS dirigent différentes entreprises. Nous possédons des briqueteries, des carrières, des ateliers de poterie, des fabriques de ciment, des usines de matériaux de construction, de boissons non alcoolisées, de conditionnement de viande, des boulangeries et, bien sûr, des manufactures darmes et de munitions entre autres entreprises , mais cela vous donne une idée.
Je ne vois pas où peuvent sexercer mes compétences, Herr Gruppenführer.
Parlons munitions. Quelle différence y a-t-il entre cette guerre et la précédente ?
Cest un conflit aérien, une guerre de bombardements aériens.
Tout ce que les Berlinois voient, ce sont les raids de laviation, soupira Lehrer. Je vous parle de la guerre. De loffensive.
Il ny a pas de fronts statiques. Cest une guerre de mouvement. Une blitzkrieg.
Exactement, une guerre de mouvement. Elle nécessite du matériel, des machines-outils, de lartillerie. Cest également une guerre de tanks. Et les tanks sont blindés. Pour arrêter un tank, il faut perforer lacier renforcé de son blindage. Cela exige ce que lon appelle des munitions à noyau dur.
Les coiffes des obus sont durcies à laide dun alliage : du tungstène, je crois, de même que lesmachines-outils, le fût des canons et le blindage des tanks.
Également connu sous le nom de wolfram. Savez-vous où on en trouve ?
En Chine surtout, et en Russie. La Suède en a un peu, pas beaucoup, même si cest à eux que lon doit le mot tungstène, et Felsen ralentit son débit tandis que les rouages de son esprit senclenchaient.
La péninsule Ibérique ? Javais limpression que nous avions signé un pacte de non-agression avec Staline en 1939. Je ne vous demande pas de me confirmer que ce pacte sera rompu, mais il na pas échappé à lattention des Berlinois que les usines produisent des quantités massives de matériel et que lensemble est acheminé dans une seule direction.
Espérons que Staline ne possède pas la perspicacité des Berlinois.
Il lui suffirait de déambuler du côté de Bierstuben et Kneipen, de Kreuzberg et Neukolln, doffrir quelques bières, et il obtiendrait tous les renseignements militaires voulus.
Une perspective inquiétante, commenta Lehrer, qui paraissait ne sen soucier aucunement. Continuez, Herr Hauptsturmführer, vous vous en tirez très bien.
Le wolfram que nous faisons venir de Chine transite-t-il par la Russie ?
Exact.
Et quand nous violerons le pacte de non-agression, nous nous couperons du plus gros producteur de tungstène au monde.
Vous comprenez maintenant pourquoi je voulais vous voir porter luniforme avant de vous parler de ce travail.
Susana Lopes, dit Felsen avec un hochement de tête à destination de Lehrer. Vous voulez que je me serve du portugais quelle ma enseigné pour acheter du tungstène ?
Le Portugal possède les plus importantes réserves européennes, mais vous navez pas obtenu ce poste pour la seule et unique raison que vous parlez cette langue.
Est-ce pour les SS que jachète le tungstène ?
Non, non, vous lachetez pour lAllemagne. Mais la Commission spéciale aux armements est placée sous la direction du Dr Walter Scheiber qui, hormis le fait quil sagit dun grand chimiste, est un vieux membre du Parti et un authentique SS. De la sorte, le Reichsführer Himmler veut sassurer que le mérite de cette campagne reviendra aux SS et que, en retour, nous recevrons une part plus importante de la production des munitions. Ça na rien à voir avec vous. Votre tâche consiste a faire main basse sur chaque kilo de wolfram dont lexploitation nest pas cédée par contrat.
Cédée par contrat ? Quest-ce qui est déjà sous contrat ?
Beralt, la mine la plus importante, est britannique. Production, 2 000 tonnes par an. Les Français possèdent celle de Borralha. Production, six cents tonnes. La CCRU, la Compagnie commerciale du Royaume-Uni, a signé un contrat avec Borralha lan dernier, mais par lentremise du gouvernement de Vichy, nous avons réussi à empêcher quil soit honoré. Nous contrôlons une petite mine appelée Silvicola, dune production maximale de quelques centaines de tonnes. Le reste est sur le marché ouvert.
Et combien nous en faut-il ?
Trois mille tonnes pour lannée en cours.
Vous ne venez pas de mexpliquer que la plus grosse mine produisait deux mille tonnes par an ?
Si. Et ce nest pas le moindre de vos problèmes. La CCRU va lancer des offensives dachat par présomption. Vous devrez diriger des masses importantes de travailleurs libres en même temps que vos propres hommes et tous les agents portugais associés à lopération. Il vous faudra assurer la sécurité des stocks, organiser les transports. Il faudra que vous vous montriez
comment puis-je exprimer cela ? non conformiste dans vos méthodes.
Contrebande ?
Lehrer étira au-dessus de son col un cou qui engraissait.
Vous aurez besoin de renseignements sur les options choisies par vos concurrents. Il faudra que vous renforciez la détermination de votre force de travail, que vous gardiez vos agents étrangers sous contrôle.
Et le Führer portugais, le docteur Salazar, comment est-ce quil est ?
Il se livre à un exercice de funambule. Idéologiquement, il est sûr, mais il existe un long passé de coopération avec les Britanniques, que ces derniers ne manquent jamais dinvoquer. Il va se retrouver écartelé, mais nous emporterons le morceau.
Et quand est-ce que je pars pour le Portugal ?
Vous ne partez pas, pas encore. La Suisse dabord. Cet après-midi.
Cet après-midi ? Et mon usine ? Je nai strictement rien organisé, bon sang ! Cest totalement impossible, hors de question.
Ce sont des ordres, Herr Hauptsturmführer, trancha Lehrer dun ton glacial. Aucun ordre nest impossible. Une voiture passera vous chercher à une heure de laprès-midi.
--Ce texte fait référence à l'édition
Broché
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Présentation de l'éditeur
Car pour satisfaire la demande nazie, Felsen est prié de ne reculer devant rien : intimidation, menace, vol. Quand il veut du tungstène, il le prend, et quand il veut une femme, il la prend... Sa puissance saccroît encore lorsque lor des nazis, volé aux Juifs ou arraché a leurs cadavres, est transformé en lingots et convoyé vers le Portugal, sous sa responsabilité. Quand le vent tourne pour lAllemagne hitlérienne, Felsen et un comparse portugais décident de garder lor. À la fin de la guerre, les deux hommes fondent la Banco de Oceano e Rocha. Très rapidement ils comptent parmi les personnalités les plus importantes du Portugal salazariste. Mais lHistoire bientôt va les rattraper...
À la fin des années 1990, une adolescente, Catarina Oliveira, est retrouvée morte sur une plage de Lisbonne. Lenquête est confiée a Ze Coelho, inspecteur atypique, veuf depuis peu et père dune adolescente. Peu à peu Ze découvre que Catarina, quinze ans, qui appartenait à une famille de la grande bourgeoisie de Lisbonne, menait une vie à la fois extraordinairement dissolue et terriblement triste. Délaissée par ses parents, Catarina se laissait aller aux pires débordements : elle couchait avec lamant de sa mère et se prostituait régulièrement dans un hôtel miteux.
Malgré lopposition de son supérieur hiérarchique et les menaces dont il est lobjet, Ze sobstine à découvrir la vérité. Il déterre les histoires de viol et dadultère dissimulées derrière les façades respectables de la bourgeoisie lisbonnaise, il exhume le passé douteux de ceux qui tiennent le monde des affaires, et finit par trouver un coupable : le directeur de la Banco de Oceano e Rocha, un obsédé sexuel et un fasciste de la première heure. Lenquête pourtant nest pas close et Ze plonge dans un univers dune perversité et dune cruauté inouïes, dont Catarina est linnocente victime.
Quel est le lien entre les malversations de Felsen et lassassinat, cinquante ans plus tard, de Catarina ? Le fait divers et la fresque historique semblent au début sans commune mesure. Il nous faut remonter deux générations pour comprendre ce qui unit ces deux personnages : largent, les violences sexuelles et la vengeance. Ce lien, on le pressent tout au long du récit : Catarina a des yeux bleus quelle ne peut avoir hérités ni de son père ni de sa mère. --Ce texte fait référence à l'édition Broché .
