Alain Chamfort, narrateur d'un concept-album sur la vie d'Yves Saint Laurent mis en mots par l'auteur du "Soldat Rose".
En une phrase, vous avez réussi à faire fuir les trois quarts de la salle.
Même les fans de Chamfort s'inquiètent de l'absence de l'éminent (et fidèle) Jacques Duvall au générique et du caractère à priori un peu fumeux d'un tel projet (Mozart en comédie musicale, Saint Laurent en concept album, quand arrête-t-on les frais ?).
Si l'on rajoute que l'album sort sur venteprivée.com, à prix coûtant, que Chamfort, depuis son renvoi indigne d'EMI, n'est pas précisément le chanteur sur lequel investit un label, on redoute l'album cheap, la fausse bonne idée destinée à remettre à flot un artiste dont on n'a jamais considéré qu'il prenait l'eau. On a suffisamment confiance dans le bonhomme pour imaginer qu'il s'en sorte avec la classe dont il fait habituellement preuve, mais l'inquiétude est là, réelle.
On a tort. Et dans les grandes largeurs.
"Une Vie Saint Laurent" est une réussite tellement éclatante qu'on se pince presque en découvrant les seize titres (chapitres?) du disque.
Première bonne nouvelle : Pierre-Dominique Burgaud se tire plutôt bien de l'écueil "parolier". Penchant vers Duvall ("A la droite de Dior", "Les Muses"), il évite le piège du jeu de mots à tout prix, se permet quelques jolies trouvailles ("Pas de guitare", très délicate manière d'évoquer les premières amours entre hommes de Saint Laurent, ou "On dit", pudique bilan qui clôt - presque - l'album). On pourra certes lui reprocher de trop "dire" les choses (les connaisseurs d'Yves Saint Laurent pourront trouver le "livret" un peu explicatif) mais dans l'ensemble on n'a pas vraiment envie de faire la fine bouche.
La deuxième source de réjouissance c'est le Chamfort-chanteur qui en est la cause : tranquille et affirmé, toujours fragile, parfois un peu limite certes, mais là, toujours là, ce Chamfort là (l'interprète) a été sacrément gâté par l'auteur, le Chamfort-compositeur.
Ceux qui craignaient des embryons de chansons juste là pour servir de fond sonore au texte en seront pour leurs frais : "Une Vie Saint Laurent" déborde de mélodies et des vraies ; si les singles existaient toujours (comme au temps de "Manureva", de "Traces de toi", de "Clara veut la lune", autant de perles sous-estimées par les cons), Chamfort pourrait se vanter, ici, d'en aligner un quantité impressionnante avec une déconcertante évidence : "5 avenue Marceau", "Smoking or Not Smoking", "A la droite de Dior", "Les deux ne font qu'un", la liste est longue.
Le tout arrangé de manière à la fois fine (le single, habile clin d'oeil à Lou Reed) et luxueuse (les musiciens, l'indispensable Philippe Entressangle en tête, sont en grande forme), loin, très loin de l'univers chargé des comédies musicales à la françaises (Mozart, Saint Laurent, définitivement pas le même combat, donc).
Non, on est en face d'un grand disque de chanson pop, ce genre dont ici, en France, personne ne veut.
Peut-être l'un des meilleurs de Chamfort.
Certainement l'un des meilleurs de l'année