Pourquoi ce livre figure-t-il encore au programme de français de certains collèges ? Quelles peuvent bien être les raisons d'un tel choix ?
La réputation de ce livre semble avoir été construite sur une suite de malentendus, à croire que peu de gens l'ont vraiment lu. D'abord le vrai sujet de ce roman, et il s'agit bien d'un roman et non pas d'une pseudo-biographie, ce n'est pas "une vie de boy" au temps des colonies d'A.E.F (et d'ailleurs on peut se demander si l'auteur, ancien étudiant en droit et en sciences politiques et futur ambassadeur, était à même de se mettre dans la peau d'un boy !), mais surtout la vie domestique d'une "résidence" et des quelques colons qui gravitent autour de celle-ci... vie "domestique" qui ne vole d'ailleurs pas bien haut, et pour cause, puisqu'elle est vue de l'office (de la "boyerie"). L'histoire qui nous est contée relate surtout la liaison de la femme du commandant de cercle avec le régisseur de la prison ! On apprendra donc en particulier qu'après usage le régisseur, bien imprudent, jette ses préservatifs sous le lit et que la "commandante" fait laver ses serviettes périodiques par le "washman"... En ce qui concerne le quartier indigène on n'apprendra que peu de choses sinon qu'un ancien combattant anime les veillées en racontant sa première visite au bordel, une "grande maison pleine de femmes".
Ce roman est présenté comme étant le "journal" de Toundi. Toundi qui veut en cela imiter le père Gilbert qui l'a recueilli. Mais ce n'est pas vraiment un journal puisque si Toundi raconte ce qu'il voit, s'il rapporte, il ne s'y livre pratiquement pas. Qui est ce "Je" bien mystérieux et qui reste caché, distant, insensible ? On ne connaîtra même jamais son âge exact... Il doit être un "homme jeune" et certainement pas un enfant : "Madame" lui dit même qu'il devrait "fonder une famille" ! Son portrait-robot est impossible à dessiner et la belle photo du jeune noir qui figure en première de couverture est très loin de donner une représentation réaliste ou même simplement possible du personnage ! Autre malentendu...
Pour ce qui concerne les autres personnages le moins que l'on puisse dire c'est que très peu engendrent de la sympathie : le père Gilbert disparaît très vite dans un accident et la mère de Toundi s'évapore également on ne sait comment et sans que son fils en paraisse le moins du monde perturbé. Les autres personnages ne valent pas la corde pour les pendre : ils sont plus vils les uns que les autres. La peinture ne fait pas dans la subtilité : les colons sont méprisants, faibles, vicieux, voire sadiques et les colonisés ne valent guère mieux tant ils sont grossiers et vulgaires, leurs dialogues étant très souvent du niveau "corps de garde". A part la soeur de Toundi les personnages féminins ne sont pas non plus épargnés tant ils sont vénaux ou manipulateurs. Sophie, la "maîtresse noire de l'ingénieur agronome", sera ainsi la cause indirecte de l'emprisonnement de Toundi quand elle fuira en emportant la cassette de son amant blanc... Ce vol apparaît d'ailleurs comme un artifice qui permet à l'auteur de terminer son histoire, ce dernier n'ayant certainement plus rien trouvé à dire sur la vie à la résidence. Toundi, accusé de complicité, est mis en prison et sauvagement battu. Il finira par pouvoir s'échapper mais mourra peu après des suites des coups reçus. Comment peut-on adhérer à une telle histoire où les divers caractères ne sont que des caricatures stéréotypées ?
Le livre est paru en 1956. Une critique de l'époque parlait d'un "exposé objectif, voire candide" à son propos et une autre de "chant profond réduit à l'expression d'un cri"... pour moi il ne fait que véhiculer les poncifs les plus éculés qui soient. Et aujourd'hui, cinquante ans après les Indépendances, que peut-il encore nous apporter ? Et pourquoi ce livre plutôt que tel ou tel autre ? La littérature africaine est très riche et il ne manque pas d'oeuvres d'auteurs africains qui pourraient remplacer très avantageusement ce roman mineur : des oeuvres mieux construites, plus étoffées, plus sensibles, plus crédibles et plus honnêtes... en un mot des oeuvres plus vraies, plus vécues ! Ce roman, qui "date" encore plus que son cadre historique, ne valorise certainement pas la littérature africaine comme elle devrait l'être...
Pour terminer on peut se demander comment les jeunes qui seront obligés de lire et d'étudier ce livre vont le recevoir ! Heureusement ces jeunes sont de plus en plus ouverts sur le monde actuel et savent donc plus ou moins ce que le continent africain a du subir depuis les Indépendances et surtout ce qu'il continue encore à subir de nos jours. Il ne reste plus qu'à espérer que les professeurs de français, responsables de cette sélection sujette à caution, auront le "background" nécessaire pour répondre à leurs attentes et à leurs questions ... Il faut bien rester optimiste !!!