Disons-le de suite, Vincere n'est pas un film au dessus de toute controverse. Son succès retentissant m'a paru somme toute assez surprenant. Par l'étendue et la complexité des problèmes qu'il met en jeu, c'est l'½uvre de
Bellocchio la plus ambitieuse, semble-t-il, et donc la moins apte à se voir critiquée... mais justement, pour moi, elle pose problème. En privilégiant les contradictions du socialisme et de ses trahisons (trahisons de certaines valeurs, comme on le voit tout au début), l'autre question fondamentale est comment un homme,
Benito Mussolini, socialiste au départ, a pu arriver au pouvoir (de cela, on ne verra pas grand chose, le sujet étant ailleurs), et surtout faire main basse sur son passé, en trahissant et ses valeurs et sa maîtresse. L'on saisit bien, au cours de cette discussion avec celle-ci, son ambition et sa critique de la médiocrité, son insatisfaction permanente, qui le mèneront au pouvoir et aux événements que l'on sait... Est-ce à dire que ce film est éminemment politique? Pas du tout. Ou plutôt, pas vraiment... Ce qu'est amusant, ici, c'est la façon qu'a Bellocchio de filmer cette scène entre les deux amants, et entendre ce type qui se prend au sérieux, se donner des airs de sauveur de la planète, pauvre minable (mais y paraît qu'il y en a encore quelques-uns aujourd'hui...), bref, une sorte de "missionnaire" des temps modernes. Le fascisme à l'italienne était donc né. L'ironie de l'histoire, toujours elle, rendra le personnage plus médiocre encore, et comme le montrent les images d'archives, vraiment ridicule. Cet homme avec de grandes prétentions révolutionnaires s'était trompé de combat. Mais le film ne prend pas vraiment cette direction et c'est un peu frustrant...
Bellocchio choisit finalement un autre angle (filmé de façon classique, toujours - lumières sombres, costumes et voitures d'époque, sobriété dans la mise en scène-), et puis surtout cette manie qu'il a d'insérer des images d'archives (comme dans
Buongiorno, notte), c'est très agaçant. Enfin, voilà, maintenant le film se concentre sur les tribulations de la maîtresse, petit à petit elles nous sont dévoilées et l'on peut songer aux affres de l'héroïne du film de Clint Eastwood,
L'Echange. Bon, c'est moins larmoyant, mais c'est quasiment la même trame: Bellocchio relate la quête d'une mère pour retrouver et sa dignité et son fils disparu. Le Duce a pris le pouvoir et le fascisme s'est répandu dans tous les foyers. Au delà du contexte politique, la douleur d'une mère donc, qui sera bientôt enfermée dans un asile psychiatrique. Bon, je n'en révélerai pas davantage, mais là où Eastwood a réussi, Bellochio s'est enlisé: Il ne s'agira pas pour moi de refaire le film à sa place ou de lui reprocher de ne pas avoir abordé le rapport entre vie publique et vie privée (même s'il en est un peu question), ni de lui reprocher une certaine fascination pour le personnage de Mussolini. Cet être, on le voit bien sous l'½il de la caméra, le cinéaste l'exècre et nous aussi (un opportuniste avant la première guerre mondiale, un violent, un menteur doublé d'un manipulateur) et quand le fils illégitime devenu étudiant est amené à imiter le Duce, son propre père, après une retransmission publique de celui-ci, il le fait avec talent et beaucoup de douleur, devant un groupe d'étudiants amusés... Non, le problème que m'a posé ce film, c'est son ambition, son côté prétentieux, du style "regardez comme je maîtrise mon art". L'absence de personnage principal (on ne peut dire que ce soit la mère, ni le fils et encore moins le Duce) ne m'a pas permis en outre d'apprécier à sa juste valeur ce film. J'ai dû rater quelque chose, mais de toute façon, je n'ai jamais été fan de ce cinéaste, ou disons qu'il ne m'a jamais ému.
Pour moi, Vincere s'enlise seulement dans une démonstration de cul-de-sac, et toujours en comparaison avec son contemporain, L'Echange de Clint Eastwood, auquel on peut le comparer ou du moins essayer de le rapprocher (même style, film d'époque, même thématique croisée, etc.), Vincere m'apparaît nettement en dessous. Le film de Bellochio m'a paru, malgré sa maîtrise technique irréprochable, plus alambiqué, plus diffus et moins direct que The Changeling... Vincere se fait large, certes, et le regard sur le monde de cette époque est franchement réussi (la reconstitution de l'Italie des années 1910 est à ce point exemplaire) mais l'½uvre ne laisse pas d'autres possibles contrairement à celle de Clint Eastwood dans laquelle, malgré la révélation des faits à la fin du film, l'on est saisi de doute. Ici, la fin du Duce n'est un secret pour personne, mais surtout, même si les interrogations demeurent sur cette liaison, le doute n'est pas permis, l'on sait très bien que les dictatures usaient de leurs privilèges et de leur pouvoir pour effacer le nom de toute personne gênante. Pour moi, il s'agit d'un film dont on a exagéré l'étendue, laquelle se résume à une simple énonciation. Son effet n'a été pour moi que ponctuel et tactique (méfiez-vous des totalitarismes et des hommes, ce qui bien sûr, est digne de louanges) mais le spectateur que je suis s'est senti comme "prisonnier" de ce film. Encore une fois, on ressort sans interrogation même si à la fin les intertitres nous indiquent clairement que l'on n'a pas retrouvé le corps de la maîtresse de Mussolini ni son fils illégitime. Sans parler de cette musique tonitruante et envahissante (déjà dans Buongiorno Notte, c'était flagrant)... Bref, désolé pour les amateurs de ce cinéaste et les autres cinéphiles, mais Vincere est un film qu'on peut ne pas voir.