Tâchons de ne pas confondre ce "Vampyr" avec "La Passion de Jeanne d'Arc" : les deux films sont pertinents dans leur catégorie respective. Bien qu'il ne s'agisse pas d'un film muet, ou encore de la réussite absolue du parlant de Dreyer (Ordet, Jour de Colère), ce film s'inscrit à la fois dans le parcours cinématographique du réalisateur (dichotomie bien/mal, tons clair/obscur, vie terrestre et spirituelle, mysticisme) et dans le cinéma de genre. Alors que Falconetti campait une pucelle d'Orléans tout à fait dépourvue de ses attraits glorieux - donc portrait réaliste, ici l'accent est placé sur un symbolisme omniprésent, baigné de brume fantastique, un cauchemar éveillé à mi-chemin entre réalité et fiction.
Le personnage principal, Allan Grey (Julian West), est un voyageur perdu qui trouve refuge dans une auberge de campagne. Il sera confronté bientôt à une histoire de vampires dont les mécanismes font écho aux poncifs du genre (le scénario peut être qualifié de "banal"). Le génie de Vampyr tient du fait que Allan Grey évolue dans une dimension qui suit ses propres règles, au sein de laquelle il est difficile de saisir le sens ce qui n'est pas sans rappeler la "Zone" du Stalker de Tarkosvki. Les jeux d'ombres (notamment la scène de l'estropié ou les farfadets invisibles) appellent le dédoublement du héros qui assiste à sa propre mort au sein d'une quatrième dimension, où les habitants sont à la fois créatures, victimes, voire la Mort elle-même. Il est donc capital de comprendre Vampyr comme un film poétique, laissant de côté l'horreur et l'épouvante pour mieux traiter le sujet comme un conte fantastique.
L'édition mk2 de ce chef-d'œuvre ne manque pas de bonus intéressants : interviews, scènes coupées et commentaire critique à l'appui, voilà un bien bel objet que l'on peut d'ailleurs retrouver dans le coffret 5 DVD de Carl Theodor Dreyer. "La Passion de Jeanne d'Arc" n'y figure pas : seule ombre au tableau !