Gustav Leonhardt s'est éteint ce 16 janvier 2012, à son domicile d'Amsterdam. Miné par le cancer, au bout de ses forces vives, il avait donné son dernier concert le 12 décembre 2011 à Paris, à l'âge de 83 ans. Ses dernières notes en public furent celles de la 25ème Variation Goldberg...
Né en 1928 en Hollande dans une famille de musiciens, il a une dizaine d'années lorsqu'il découvre le clavecin; une histoire d'amour et une fascination qui seront les piliers de sa vie entière. Il n'a pas vingt ans lorsqu'il part à Bâle étudier avec Eduard Müller; trois ans plus tard il part enseigner à Vienne, tout en développant son érudition musicologique, dévorant tous les ouvrages qu'il peut sur la période baroque.
En 1953 il grave ses premières Variations Goldberg; l'année suivante il enregistre un disque légendaire avec Nikolaus Harnoncourt et Alfred Deller, le mythique contre-ténor dont la rencontre va profondément influer sur son parcours musical. En 1955, de retour aux Pays-Bas, il fonde (aux côtés de son épouse) le Leonhardt-Consort, avec lequel il va contribuer activemment au renouveau de la musique baroque, commençant par explorer la musique anglaise et française (peu défendue à l'époque). Quelques années plus tard il se lance dans un pari qui semble fou : enregistrer pour la première fois l'intégrale des cantates de Bach, sur instruments anciens, avec son complice Harnoncourt (chez Teldec); un projet qui durera vingt ans (de 1967 à 1988). Parallèlement, il fonde La Petite Bande avec les frères Kuijken (en 1972, pour Deutsche Harmonia Mundi), tire de l'oubli les oeuvres du compositeur néérlandais Jan Sweelinck, et comme soliste ou comme chef il multiplie les enregistrements majeurs (Bach, Couperin, Rameau, Scarlatti...), s'inscrivant comme une autorité absolument incontournable en matière de musique ancienne.
En juin 1953, au Konzerthaus de Vienne, Gustav Leonhardt a donc 25 ans lorsqu'il enregistre ces Variations Goldberg pour Vanguard (il enregistrera deux autres versions par la suite : pour Teldec en 1965, et pour DHM en 1976). Une version au clavecin bien sûr, presqu'une provocation à l'époque dominée par Bach au piano; un instrument de facture moderne (bien qu'il ne soit pas explicitement identifié), et une prise de son mono (même si ce n'est pas indiqué dans cette édition Artémis) ici bien remastérisée, pour cette relecture déjà innovante, annonciatrice de la révolution baroqueuse en marche.
Encore saupoudré d'influences romantiques, Leonhardt se veut ouvertement audacieux, sacrifiant des répétitions, travaillant les ornementations pour les faire reluire des usages baroques d'origine. Le claveciniste néérlandais se montre sans doute plus raide et plus agressif que dans ses captations ultérieures, mais déjà on savoure une élégance innée, une articulation intrinsèquement éloquente, et une maîtrise qui ne fera que se parfaire de ce statisme naturellement mouvant qui inerve la musique pour clavier de Bach.
Parmi les autres références des Goldberg au clavecin, on citera Pinnock, Ross, ou l'incontournable Hantaï. Certains diront que les versions suivantes de Leonhardt sont supérieures à celle-ci, et sans doute il auront raison. Mais cette première vision a quelque chose de spécial, de puissant et en même temps d'émouvant : une version inspirée, une sorte de vision prémonitoire, d'une stature exceptionnelle, et aussi d'une valeur historique, qui en font un document quasi indispensable. Finalement, et dans un tout autre style, c'est un peu comme devoir choisir entre les deux versions Gould : il n'y a pas à choisir l'une ou l'autre version, il faut les connaitre toutes.
Gustav Leonhardt fut de ceux dont l'impulsion essentielle a rendu la vie à la musique baroque; formant et influençant profondément plusieurs générations d'interprêtes (Hogwood, Koopman, Hantaï, van Asperen, pour n'en citer que quelques uns), il nous laisse une discographie pléthorique (plus de 200 références, à la disponibilité toutefois très variable) qui témoigne de son indéfectible volonté d'améliorer la restitution de la musique d'avant Mozart.
Musicien hors pair, érudit, pionnier, il ne jouait pas la musique baroque : il discutait avec les compositeurs. Il les a désormais rejoint au paradis des baroqueux. Nul doute qu'il se délecte de partager avec eux d'éternels moments de musique...