Dès sa sortie, en 1994,
Vauxhall and I a été salué par tous (critiques, public) comme étant le « meilleur album solo de Morrissey » - une position que ce disque occupe encore aujourd’hui : douze ans plus tard, il s’agit toujours du mètre-étalon à l’aune duquel chaque nouvel album de Morrissey est jugé. L’unanimité autour de ce disque est si forte qu’elle en paraît presque suspecte : que trouve-t-on donc dans
Vauxhall and I qui en fasse un album à ce point supérieur à (au hasard)
Your Arsenal ? Premier élément de réponse : les textes. Pauvres et proches du radotage stérile sur le disque précédent, ils gagnent ici une ampleur et une densité tout à fait impressionnantes. Du premier titre (le bouleversant «
Now my heart is full ») au dernier (l’implacable «
Speedway »), Morrissey s’y livre à coeur ouvert, avec une intensité rarement atteinte, même au temps des Smiths. Deuxième constat : les guitaristes Alain White et Boz Boorer, qui se partagent l’écriture des mélodies, ont remisé dans un placard les grosses guitares de
Your Arsenal (ils les ressortiront dès l’album suivant) et les ont remplacé par des arpèges carillonnants («
Hold on to your friends »), des riffs en accroche-coeur («
The more you ignore me, the closer I get »), ou encore une clarinette éplorée («
Lifeguard sleeping, girl drowning »). Le résultat, magnifiquement mis en valeur par la production brumeuse de Steve Lillywhite, est une poignée de chansons délicates et irrésistibles – avec, il faut le signaler, une mention spéciale aux compositions de Boorer. Enfin, le dernier élément qui fait passer
Vauxhall and I du statut d’excellent album à celui d’oeuvre majeure, c’est le parfum d’adieux qui l’imprègne de part en part, et qui rend l’ensemble littéralement poignant (Morrissey, rappelons-le, souhaitait en faire son ultime album). Bien entendu, quoi qu’en disent les fans du chanteur, ce disque n’est pas parfait ; mais un morceau inutile («
Billy Budd ») et quelques titres un peu faibles (tous situés dans la seconde moitié de l’album, ce qui, étrangement, semble être une caractéristique récurrente des disques de Morrissey) n’empêchent à aucun moment
Vauxhall and I d’apparaître pour ce qu’il est réellement : un album majeur des années 1990, et un album majeur tout court. Peut-être même le meilleur de Morrissey.
Thibaut Losson - Copyright 2012 Music Story