Parce qu'il faut exprimer son admiration et son amour à qui peut encore l'entendre, même dans le murmure du lointain, même dans un lointain murmure, je dédie ce commentaire admiratif et amoureux à un seigneur de l'art lyrique encore vivant : Carlo Bergonzi.
Carlo Bergonzi, ténor verdien "assoluto" de la seconde moitié du 20ème siècle, est né le 13 juillet 1924 à Cremone.
Baryton à ses débuts en 1948 avant qu'il ne se découvre le ténor qu'il deviendra en 1951.
Son timbre de soleil et de miel, de velours et de soie, sa diction d'une idéale perfection, son phrasé princier, sa probité et son humilité qui font mordre la poussière à tous les cabotins de tout poil, l'art du chant personnifié enfin dont il possédait l'intégrale palette : Carlo Bergonzi fut celui qui n'avait besoin que de chanter.
Il pouvait le faire la main sur le c½ur, sans craindre le malaise que peuvent susciter des chanteurs vocalement surdoués mais théâtralement indigents sinon ridicules.
"Une émission de haute école, parvenue à son acmé dans les années 1960, un legato parfait et une science des colorations sans égale devaient lui assurer une indiscutable suprématie stylistique. Et cela dans les emplois les plus divers de l'opéra verdien, à l'exception d'Otello, prudemment tenu à l'écart. Voix phonogénique de surcroît, dont la souplesse et la musicalité, ainsi que l'excellence de l'articulation, ont toujours pallié la relative indifférence à l'expression dramatique. Son Riccardo d'un bal masqué, insurpassé - sinon par Beniamino Gigli - ou son Don Carlo demeurent des pièces d'anthologie".
(Jean Cabourg).
Son Don Carlo, oui.
"FON-TAI-NE-BLEAU"...
Ainsi commence, dans la forêt française où ce drame freudien prend racine, l'ensorcellement bergonzien de cette version sans égale, qui nous donne le fameux (introductif) "acte de Fontainebleau", supprimé par Verdi dans la version réduite de cinq à quatre actes de sa partition d'origine, laquelle fut composée sur un livret écrit en français par les librettistes français Joseph Mery et Camille du Locle, pour la "Grande Boutique", il s'agissait d'une oeuvre de commande.
Don CarloS fut donc d'abord un "grand opéra français" avant d'être rendu à son italianité idiomatique et de perdre son "S".
Ensorcellement, sous l'empire d'une voix exceptionnelle à tous égards, pour ce qu'elle est matériellement mais aussi pour tout ce qui est à l'arrière-plan, l'intériorité, la modestie, la qualité morale, l'attention extrême au travail, à la musique, à la projection héroïque du rôle.
Tout cela s'entend dans ce premier air, magnifique, de Don Carlo, un peu comme une lumière qui se lève à l'aube sur le monde.
Suivra la beauté irréelle du très court, trop court (ô cette concision verdienne qui sans cesse nous frustre !) air de Don Carlo qui vient demander à son aimée Reine Elisabeth le droit de la fuir, "Io vengo a domandar grazia alla mia Regina", pure merveille musicale, et les beautés s'enchaînent jusqu'à la dernière note chantée par un seigneur.
Carlo Bergonzi, à lui seul, impose cette version.
Mais il n'y est pas seul.
Direction de Sir Georg Solti : péremptoire, avec cette once de brutalité qui caractérisait ce chef magyar, mais une brutalité intelligente et rigoureuse, absolument intègre.
Nicolaï Ghiaurov en Philippe II : renversant de splendeur vocale et interprétative, la sublime complainte composée par Verdi pour celui qui, tout puissant, pleure de ne pas être aimé par son épouse, est à emporter sur l'île déserte.
Dietrich Fischer-Dieskau offre de Rodrigo, Marquis de Posa, une incarnation singulière, très peu italienne certes, mais fascinante, musicalité, chaleur et grand art mêlés (ce maître du lied allemand aura par trois fois illuminé le répertoire verdien - contre toute attente, contre toute attente vraiment ? -, en Rigoletto, ici en Rodrigo, puis en Falstaff, et il a joliment dit que cette expérience était pour lui la plus heureuse de son immense carrière, oui !).
Grace Bumbry est une fantastique princesse Eboli, sa voix est d'une beauté volcanique, son chant est un torrent de lave en fusion.
Seule Renata Tebaldi suscite une légère réserve, pour l'unique raison qu'à la date de cette version géante, la pureté légendaire de sa voix commence à exhiber les blessures de la stridence et de la dureté (cela s'entend surtout dans le merveilleux duo final, celui des adieux entre la "mère" et le "fils"), mais cette réserve est vénielle dans une telle perfection, dans une telle grandeur.
Revenant au commencement, je dis que c'est pour l'aristocrate Carlo Bergonzi qu'il faut absolument connaître ce Don Carlo mais que, bénies soient-elles, les fées de l'art lyrique ont heureusement décidé qu'il serait merveilleusement entouré et accompagné, et qu'il y aurait ainsi mille autres raisons de se procurer ce joyau.
Joyau clair et obscur, parfait reflet d'un chef d'oeuvre baignant dans le clair et l'obscur, d'une absolue beauté.