La première apparition de Pavarotti laisse sceptique : corps empâté, perruque bouclée, costume ridicule, et puis la voix s'élève : pas de doute, c'est bien le plus beau timbre de ténor de sa génération. D'ailleurs, il le sait : à peine son air fini, il vient saluer la foule qui ne lui en demandait pas tant.
Leona Mitchell attire les regards par sa beauté physique, son assurance vocale et sa superbe robe vert pâle. Le décor est fabuleusement kitsch. Cette cantatrice semblait à l'époque la petite soeur de Leontyne Price. Elle brilla surtout chez Verdi (Aida, Un Ballo). Cet enregistrement est en tout cas un bon exemple de sa présence dans ce genre de répertoire, même si des problèmes de souffle apparaissent trop souvent (peut-être à cause de son corset qui lui fait remonter la poitrine jusque dans le cou?)...
Et puis arrivent les deux rivaux, et là... chapeau! Milnes et Raimondi, au sommet de leur art, soulèvent l'enthousiasme. Tout y est : beauté, prestence, intelligence, chaleur vocale. On ne dira jamais assez toute la valeur d'un baryton comme Sherrill Milnes. Le Don Juan (de Mozart) figure parmi les plus prestigieux défenseurs de l'art lyrique.
L'apparition de Raimondi et son premier air ("Infelice") imposent une stature différente des Christoff et des Ghiaurov : moins de graves, mais un incroyable charisme, qui le verra jusqu'à aujourd'hui aborder les plus grands rôles jusqu'au cinéma (Losey, Resnais...).
Si l'on ne peut échapper à l'immense escalier du 2e acte et à la robe d'Elvira, copie-conforme du 1er acte où le blanc-rose a remplacé le vert-pâle (elle virera ensuite à l'orange pour se terminer en bleu), les fans de Pavarotti apprécieront l'ajout d'un grand air, qui n'existe dans aucune autre version.
Le 3e acte est l'apogée de Sherrill Milnes. "Oh, dé verd'anni" est chanté avec une intensité rare. Legato, crescendo et decrescendo, jusqu'à l'aigu final qui déchaine une ovation méritée.
Le dernier acte est plus convenu musicalement, avec un seul beau trio, comme si Verdi n'avait plus rien à dire mais seulement à terminer un opéra qui annonce déjà le chef d'oeuvre absolu que sera son "Don Carlo".
En résumé, 4 belles robes pour la diva, et une soirée inoubliable pour le MET et pour Verdi.