Cette version du Trouvère est selon moi l'une des plus indiscutables gravures du second fleuron de la "trilogie populaire" (ou "romantique") de Giuseppe Verdi, œuvre située entre Rigoletto et Traviata.
Œuvre de feu, de flamme et de cendre.
Pas seulement à cause du bûcher sur lequel ont péri la mère d'Azucena et son propre enfant alors qu'elle croyait y jeter celui du bourreau de sa mère, ô funeste méprise...
Oui... on a assez glosé sur les défauts du livret où l'invraisemblable le dispute à l'inintelligible, mais la musique de Verdi est tellement belle, envoûtante, exaltante, elle allie avec un tel bonheur la vigueur de l'inspiration et le raffinement de l'écriture que l'on passe outre.
La fabuleuse richesse mélodique et rythmique du Trouvère, la fluidité et l'ardeur qui en font une œuvre universellement irrésistible n'en font pas pour autant une œuvre facile pour les chanteurs ni pour le chef, nombre de versions à fuir en sont la preuve.
Cette version s'inscrit dans une... "trilogie" d'excellence.
Avant elle, il y a l'enregistrement public historique du 31 juillet 1962 à Salzbourg, direction fantastique de Herbert Von Karajan et orchestre de Vienne éblouissant qui accompagnent Ettore Bastianini, Leontyne Price, Franco Corelli, Giuletta Simionato.
Et, de la même époque, il y a l'enregistrement en studio indispensable pour la direction de Tullio Serafin, chef lyrique italien moins fiévreux que son homologue allemand - étrange paradoxe -, mais d'une rectitude irréprochable, où l'on retrouve Ettore Bastianini et Fiorenza Cossotto, où Antonietta Stella ne subjugue pas autant que Leontyne Price mais où Carlo Bergonzi incarne un Manrico impérissable.
Et il y a cette version.
Zubin Mehta restitue à la perfection les ruptures de rythme et de tempo qui caractérisent l'œuvre et lui donnent son enivrante mobilité.
Ici, la musique est lente, dansante, syncopée, sinueuse.
Là, la musique est galvanisée par un élan effréné, impétueux, nerveux.
Zubin Mehta ne se trompe jamais entre "ici" et "là".
La Leonora de Leontyne Price est tout bonnement somptueuse ; plus encore que son "Tacea la notte placida" - une merveille -, c'est son "D'amor sull'ali rosee" que je mentionnerai comme exemple de beauté vocale absolue.
Le Manrico de Placido Domingo ne s'élève certes pas à la hauteur du glorieux Carlo Bergonzi, non, il n'a pas sa classe, il n'a pas son style, il n'a pas son élégance, mais il est beau en voix et grand en intelligence du rôle.
L'Azucena de Fiorenza Cossotto, zingara coulée dans un bronze incandescent, est splendide, il suffit d'écouter son récit halluciné apprenant à Manrico qu'il n'est pas son fils, "Stride la vampa", pour comprendre qu'elle fut l'une des plus grandes titulaires de ce rôle très cher au compositeur.
Quant au "Miserere", cette pièce en trois dimensions, savante et limpide, l'une des constructions les plus géniales de Verdi, il est ici admirable, c'est le plus beau de la discographie citée.
Pour qui aime cette œuvre fascinante, pour qui ne l'aime pas encore faute de l'avoir découverte, il faut connaître ce coffret qui contient le feu, la flamme et la cendre du Trouvère.