Le choix des ½uvres est inouï, toutes marquées d'une puissance évocatrice d'une paix intérieure au moins cosmique si profonde que l'on se croirait rêver sa propre existence à quelque mi'roir virtuel plus réel que la réalité. Le duo « Lumi, potete piangere » est un prodige de lumière contenue, retenue et mordorée. L'aria « Queste pungente spine » prend toute sa valeur du dialogue inattendu entre la voix de Philippe Jaroussky et la trompette, et chaque fois que cela se produit la musique sonne surnaturelle.
Et je suis prêt à tout renier pour ne garder que le « Stabat Mater » corse de Barbara Furtuna. C'est plus que la souffrance d'une mère au pied de la croix de son fils, c'est l'immense douleur du monde entier face à son sort misérable confronté à son espoir sans limites. La comparaison avec le « Stabat Mater » de Giovanni Felice Sances par Nuria Rial introduit une brûlure dans cette souffrance, un feu qui consume l'âme et l'esprit et confine à la folie dont nous sauve un espoir sans frein que certains diront insensé d'une échappatoire divine qui éclate à la neuvième strophe quand le « je » pécheur s'impose à la Vierge mortifiée et la prie d'être son intercesseur.
La musique est très légère, variée et si souple dans l'expressivité des émotions et des sentiments que cela devient un voyage intime dans les profondeurs de notre âme sonore. L'interprétation musicale est si délicate et juste que le plaisir coule à flot de chaque note.
Philippe Jaroussky et Nuria Rial sont si proches en registre que la seule différence entre les deux voix sont les harmoniques propres et les résonnances spécifiques de leurs corps, un corps d'homme et un corps de femme. Un duo de ces deux voix est si enivrant que l'on en oublie presque qui est qui et on atteint alors ce que certains appellent la voix des anges. Mais quels anges !
Le groupe Barbara Furtura, un ch½ur réduit de voix d'hommes corses, parle et résonne d'une montagne lointaine. Ils savent conserver dans leurs sonorités ce léger écho montagneux qui est la marque d'un vaste espace ouvert et pourtant d'une vallée légèrement encaissée par la montagne. Qui n'a pas entendu la montagne chanter ne peut pas apprécier ce prodige de la résonnance même de l'air. Barbara Furtura nous en donne un rendu que vous devez intégrer dans une émotion passionnelle forte de l'âme.
Le groupe L'Arpeggiata est au sommet de sa valeur dans les pièces instrumentales. Ils semblent faire de ces pièces des moments d'une souffrance sereine et d'une consolation sans fond. On entend même ici et là des pleurs bohémiens, des plaintes presque tziganes.
La dernière partie de ce CD est plus italienne et même joyeuse de ton et de musique. La pièce « Canario » est une danse de village ou presque et Nuria Rial est sublime et transcendante dans son « Laudate Dominum ». Le duo de Philippe Jaroussky et Fulcio Bettini, contreténor en vis-à-vis d'un baryton, est une trouvaille qui approfondit le baryton et rend céleste le contreténor. Certains nous diront que c'est le paradis contre l'enfer, mais c'est simplement beauté contre beauté, une beauté surimposée à une autre beauté.
La conclusion d'Enzo Gragnaniello par Vincenzo Carpezzuto, un tenorino napoletano, donne une note moderne, actuelle, vivante et même poignante à ce CD. Si votre âme doutait encore de la beauté céleste de l'amour dans la mort sacrifiée vous ne pourrez plus résister davantage. C'est notre avenir à tous. Aimer dans la mort la vie qui part et nous revient en héritage de droit. Jamais la fin ne finit de commencer et même recommencer, comme dirait peut-être Shakespeare s'il était encore des nôtres.
Mais le CD est accompagné d'un DVD qui retrace la carrière du groupe « L'Arpeggiata » et contient de nombreux morceaux de bravoure dans le monde de la musique et dans celui du chant. Je dois dire que Philippe Jaroussky se laissant aller à quelques notes de ténor est surprenant et amusant, et que son pot pourri sur des musiques et des rythmes de tous genres, entre autres jazz et même plutôt rock parfois ne sont pas pour déplaire même s'ils défrisent complètement notre idée d'un contreténor classique. Le dernier morceau de ce DVD, le duo de Philippe Jaroussky et Nuria Rial dans l'air « Por ti miro » de Claudio Monteverdi confirme l'extraordinaire performance de ces deux artistes quand ils accouplent leurs voix si proches et si claires. Une sorte de miracle vocal dans nos oreilles qui n'en reviennent pas ou avec quelque mal.
Dr Jacques COULARDEAU